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Taxidermie chérie – Déconstruire les idées reçues

  • Taxidermie : pratique dégoûtante affectionnée des psychopates et de certaines grand-mères inconsolables de la disparition de leur chat / caniche.
  • Taxidermiste : personne flippante qui déteste les animaux – c’est pour ça qu’il les préfère morts.

Si vous pensez ça, vous avez tout faux ! Ensemble, mettons fin aux idées reçues sur la taxidermie.


Envie d’en savoir plus?
Vous pouvez également lire mon article sur la rogue taxidermy : la taxidermie surréaliste.

Envie de vous y mettre ?
Vous serez sans doute intéressés par mon tuto “Comment naturaliser une souris ?

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😉


Quelques éléments de définition

Que signifie “taxidermie” ?

Le mot “taxidermie” vient du grec :

  • Taxis : arrangement
  • Dermos : peau

La taxidermie, c’est donc l’art d’arranger les peaux !

Qu’est-ce que la taxidermie ?

  • Art de donner l’apparence du vivant à des animaux morts. (Le Robert)
  • Art de préparer, d’empailler et de monter les animaux vertébrés (Larousse)
  • Art de préparer la peau et le squelette des animaux morts, de manière à leur conserver toutes leurs formes. (Le Littré)

En compilant ces trois définitions et en s’appuyant sur l’étymologie du terme, on commence à avoir une idée assez précise de ce en quoi consiste la taxidermie !

  • La taxidermie concerne donc les animaux vertébrés ; pour les insectes, on parle d’entomologie.
  • La taxidermie désigne les traitements qu’une personne – le taxidermiste – applique à la peau et aux os d’un animal.
  • La taxidermie a pour but de donner à la peau d’un animal mort l’apparence du vivant.
  • Entre les lignes, on peut en déduire une dernière mission, essentielle, du taxidermiste : réaliser un mannequin aux mesures de l’animal pour présenter la peau traitée.

Taxidermiser, empailler, naturaliser…?

Il existe de nombreux termes pour désigner l’action de naturaliser un animal. Existe-t-il vraiment une différence entre eux ? Faut-il privilégier l’un plutôt que l’autre ?

Taxidermiser doit sonner d’une façon étrange à vos oreilles, et pour cause : ce mot n’existe pas ! Il est souvent employé cependant dans le langage oral, notamment car le terme exact, naturaliser, vient rarement immédiatement à l’esprit, surtout quand on est peu familier du sujet.

Quant à empailler, s’il est toujours acceptable, le terme est un peu daté désormais et ne correspond plus à la réalité technique qu’il décrit. Aux débuts de la taxidermie, les peaux des animaux étaient fourrées de paille et de foin pour leur donner une forme ; elles étaient effectivement empaillées ! Aujourd’hui, on n’utilise plus de paille mais des structures en bois et résine.

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Jack Thiney, taxidermiste en chef au Museum National d’Histoire Naturelle, prépare la structure d’un animal.
Copyright : Jack Thiney et Jacques Vekemans pour le MNHN

Petite histoire de la taxidermie

Un savoir-faire pluri-centenaire

À partir de 1750 déjà, on parle de taxidermie moderne, c’est-à-dire que la majorité des techniques et procédés encore usités aujourd’hui sont élaborés et regulièrement utilisés.

Si elle est élaborée principalement aux XVII-XVIIIèmes siècles, certaines de ses techniques sont bien plus anciennes. Ainsi, les bases du tannage apparaissent dès la Préhistoire et, dans l’Égypte Antique, on met au point la technique de l’embaumement vers 3000 avant Jésus-Christ.

La taxidermie et l’embaumement partagent des gestes communs mais leurs buts sont diamétralement opposés. Dans l’embaumement, il s’agit de conserver dans la mort tandis que la taxidermie fige une image de la vie.

Le XVIème siècle et les grandes découvertes : apparition de la taxidermie… et des chimères

Au XVIème siècle, les recherches concernant la taxidermie se multiplient sous l’impulsion des grandes découvertes et l’apparition des cabinets de curiosités, les ancêtres des musées.

Les riches Européens collectionnent des œuvres d’art, des objets et animaux rares, hors du commun. Ils les rassemblent dans des pièces dédiées, signes de richesse et de prestige.

Pour conserver ces animaux, on perfectionne la technique de la taxidermie. Parfois même, on invente des animaux extraordinaires spécialement pour ces collectionneurs. On parle alors de chimères.

Un exemple de chimère contemporaine par l’artiste français Julien Salaud.

Parmi les premières chimères inventées : les Jenny Hanivers. Ces créatures naissent dans les récits de marins qui, pour donner foi à leurs discours, produisent des cadavres de raies, séchées puis coupées en deux. Du fait de la disposition de leurs organes – les yeux au dessus de la tête, les narines en dessous – ainsi préparées, les raies paraissent de véritables monstres.

À l’origine, il s’agit donc d’un canular mais par la suite, les taxidermistes puis les artistes s’approprient le principe de la chimère. Aujourd’hui, Camille Renversade, chimérologue, a fait de l’étude de ces animaux fantastiques sa profession. Il en est l’unique représentant.

XVIIIème siècle, une approche scientifique : la tentative des “herbiers”

Au XVIIIème siècle, les rassemblements hétéroclites des cabinets de curiosités laissent place à des collections plus homogènes et rationnelles. Désormais, ces rassemblements présentent un caractère scientifique.

Les recherches sur la taxidermie aboutissent à des découvertes majeures, comme celle de Jean-Baptiste Bécoeur. Cet apothicaire met au point le savon arsenical qui permet une meilleure conservation des peaux. Cependant, comme on peut s’y attendre, il est extrêmement toxique.

Ferchault de Réaumur quant à lui rédige un manuel de taxidermie largement diffusé ; il laisse également une collection de 600 oiseaux.

À la même époque se développe la pratique des herbiers. Sur le principe bien connu des herbiers de plantes, on tente de mettre au point des herbiers de poissons et même d’oiseaux.

Planche présentant le Tichodrome échelette,
Herbier d’oiseaux du Musée départemental des Hautes-Alpes,
Copyright : M. Leynaud

Cette méthode de conservation est étroitement liée aux explorations : les aventuriers n’ont ni le matériel ni les connaissances nécessaires pour naturaliser les spécimens qu’ils rencontrent. Ils cherchent donc des solutions alternatives.

L’herbier a le mérite de protéger l’oiseau de la lumière et ainsi d’éviter que ses plumes ne se décolorent. Toutefois, cette technique ne rencontre que peu de succès et reste anecdotique.

XIXème siècle : la taxidermie est à la mode !

Au XIXème siècle enfin, apparaissent les grands ateliers de taxidermie : Jean-Baptiste Deyrolle à Paris, Charles Waterton et Richard Ward en Angleterre….

La taxidermie fait l’objet d’une véritable mode ; on publie même des manuels de vulgarisation.

Les musées intègrent toujours plus de dioramas dans leurs parcours, c’est-à-dire des reconstitutions d’un environnement naturel à taille réelle. De nombreux animaux naturalisés y sont mis en scène.

Dans un style différent, en 1861, Walter Potter ouvre son musée, intégralement consacré aux scénettes qu’il créé. De petits animaux morts mais mignons y accomplissent des actions humaines : prendre le thé, aller à l’école, se marier… Pour certains tableaux, son épouse leur a même confectionné des vêtements à leur taille. Malheureusement, le musée ferme au début des années 1970 et sa collection est dispersée lors d’une vente en 2003.


Le métier de taxidermiste

En quoi consiste le métier de taxidermiste ?

Un métier qui allie des savoir-faire extrêmement variés

Le métier des taxidermiste fait partie de la liste des métiers d’art publiée par l’INMA ; il se situe à cheval entre les sciences et les arts.

Le taxidermiste allie de nombreux savoir-faire : il est à la fois sculpteur, dessinateur, éthologue, zoologue, chimiste, etc… Cette polyvalence lui permet d’accomplir la grande variété des missions qui lui sont confiées :

  • Nettoyer et tanner la peau de l’animal,
  • La sécher,
  • Créer le mannequin qui supportera la peau de l’animal.

Conservation, création : des missions différentes selon le statut du taxidermiste

Le terme de taxidermiste rassemble en fait deux réalités très différentes. D’une part, les taxidermistes dans les musées , d’autre part ceux qui œuvrent dans le secteur privé. Les premiers ont le droit de naturaliser toutes les espèces ; les seconds, les animaux domestiques et rapportés de chasse uniquement.

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Photographie prise par Robert Doisneau au Museum Nationale d’Histoire Naturelle (Paris).
Un taxidermiste peigne la fourrure d’un animal naturalisé.

Dans les musées, le métier de taxidermiste est de plus en plus tourné vers la conservation des collections. Si les institutions ont besoin de moins de taxidermistes que par le passé – ils étaient quinze au Museum dans les années 1990, ils ne sont plus que quatre aujourd’hui – le métier n’est pas pour autant voué à disparaître : les collections auront toujours besoin d’être entretenues et enrichies, comme pour les événements ponctuels que sont les expositions temporaires.

La mission du taxidermiste : perpétuer la vérité de l’animal

Lorsqu’il met au point la structure de l’animal, le taxidermiste recherche la posture la plus juste et la plus typique. L’objectif est de reproduire une pose caractéristique et non de figer l’animal dans une situation qui relève du cliché.

En d’autres termes, la taxidermie du loup n’est pas faite pour effrayer mais pour présenter une position que le loup, de son vivant, pourrait adopter.

Pour ce faire, le taxidermiste étudie les différentes attitudes de l’animal, ses habitudes et son anatomie. Est-il plutôt gauche ou léger, dans quel milieu évolue-t-il, quels mouvements ses muscles effectuent-ils…? Autant de questions que l’artisan doit se poser avant de se lancer dans l’élaboration de la structure, ce mannequin qui va supporter la peau de l’animal.

Comment devenir taxidermiste ?

Aujourd’hui, seuls quelques établissements en France préparent au CAP “taxidermiste” :

La formation dure deux ans et est accessible après la classe de troisième. Parmi les enseignements dispensés, on trouvera :

  • le dessin,
  • la prise de mensurations,
  • le dépouillage,
  • la préparation de la peau,
  • la fabrication du mannequin
  • le modelage,
  • la mise en place de la peau et la réalisation des finitions.

Mais aussi des matières plus “traditionnelles”, telles que le français, l’histoire, la géographie et les mathématiques.

Pourquoi devenir taxidermiste ?

Ce qui réunit les deux types de taxidermistes susnommés, c’est un même amour et un même respect pour la faune et la flore.

La taxidermie n’est pas une pratique morbide ou barbare, elle est l’expression d’une grande curiosité et d’un intérêt profond pour la nature. Elle découle d’une envie de créer, de travailler avec les animaux et de “rendre immortel ce que la nature a rendu beau”.

Les professionnels peuvent se mesurer entre eux lors de Mondiaux de la taxidermie. Il en existe de plusieurs sortes : pour les particuliers mais aussi pour les institutions. C’est à qui saura rendre le plus de vie à la dépouille qui lui a été confiée.

La grande mission du taxidermiste, c’est paradoxalement à la fois la quête de l’illusion – de la vie – et celle de la vérité – de la posture.


La taxidermie : comment en faire, comment ça marche ?

D’où viennent les animaux naturalisés ?

Jusqu’au XXème siècle, on organise encore des expéditions pour naturaliser des spécimens. Rassurez-vous, cette pratique n’a plus cours : aujourd’hui, les taxidermistes héritent des animaux décédés dans les zoo, les cirques, la nature ou fruits de la chasse légalement autorisée.

Aujourd’hui, le commerce des animaux est par ailleurs très encadré. La Convention de Washington (1973) réglemente le commerce des espèces, faune et flore, menacées d’extinction. Elle concerne également le commerce des espèces naturalisées, celui des os, dents, etc…

Au sein de la communauté européenne, chaque animal possède également son certificat, qui doit l’accompagner partout. Enfin, en France, chaque naturalisation, exposition ou déplacement d’une espèce protégée doit faire l’objet d’une autorisation préfectorale.

À chaque type d’animal sa façon d’être naturalisé !

Les processus de naturalisation sont différents selon qu’on a affaire à un mammifère, grand ou petit, à un oiseau, un poisson, un reptile ou un insecte. Dans ce dernier cas, on parle d’entomologie. Les taxidermistes se spécialisent dans un certain type d’animal car chacun présente des difficultés spécifiques.

Pour les grands mammifères, elle réside bien sûr dans leur taille. Souvent, les taxidermistes s’y mettent à plusieurs pour enfiler la peau tannée sur la structure.

Quelques oiseaux et un singe naturalisés.

La naturalisation des poissons et autres animaux à peau visqueuse est particulièrement complexe et n’est élaborée que sur le tard – après le XVIIIème siècle. Car une fois morts, les poissons et reptiles perdent leurs couleurs. Le taxidermiste doit donc les repeindre et les vernir.

Les oiseaux eux aussi peuvent perdre leurs couleurs mais, contrairement aux poissons et aux reptiles, on ne peut le recolorer : un oiseau décoloré est un oiseau perdu. Vous me direz que les plumeaux, eux, sont bien colorés. Oui mais pour ce faire, on les plonge dans un bain de teinture, traitement qu’on ne peut appliquer en aucun cas appliquer à un oiseau naturalisé. Sans compter que ce bain est monochrome, ce que sont rarement les oiseaux.

Naturaliser un animal : explication du processus, étape par étape

Le processus de naturalisation doit débuter le plus rapidement possible après la mort de l’animal, avant que des organismes nécrophages s’attaquent aux chairs et abîment la dépouille.

Tout d’abord : le dépouillage. Le taxidermiste retire les muscles, les graisses et les viscères de l’animal.

Lors de cette opération, il doit se montrer particulièrement minutieux et ne pas laisser la moindre trace de chair sur la peau. Autrement, il court le risque de laisser prospérer ces organismes nécrophages (champignons, insectes, etc…) qui vont s’en prendre à l’animal naturalisé puis à toute la collection. Cette précaution est une question de conservation préventive.

Puis, le taxidermiste tanne la peau des mammifères. Cette opération sert à l’assouplir et à la protéger des bactéries, champignons et insectes qui pourraient l’attaquer. Pour la tanner, on plonge la peau dans plusieurs bains d’acide – dont le dernier peut durer entre huit et quinze jours.

Attention : on ne peut pas tanner les oiseaux. Pour eux, on utilise des produits antibactériens et la dessiccation naturelle, c’est-à-dire la déshydratation totale du corps.

Avant-dernière étape en ce qui concerne les mammifères, le taxidermiste ajuste la peau sur la structure – le mannequin qu’il a crée aux dimensions de l’animal – avant de la coudre, puis la laisse sécher un à trois mois. Enfin, il recolle les poils.

D’abord en paille puis en bois, la structure qui va supporter la peau de l’animal est aujourd’hui fabriqué en métal. On la remplit ensuite de fibre, de plâtre ou de pâte à papier.

Pour les poissons, la méthode est encore différente : on effectue un moulage directement sur la peau de l’animal. Ce procédé est coûteux mais plus précis. On l’emploie également pour certaines parties délicates du corps d’autres animaux, telles le groin, le bec ou les pattes.=

Le plus souvent, les os sont conservés à part. Cependant, dans certains cas, on ne peut séparer la peau des os. C’est le cas par exemple pour les petits mammifères et les oiseaux. Retirer les os sans endommager la peau de l’animal serait trop compliqué, voire impossible, surtout en ce qui concerne les pattes ou les ailes.

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Jack Thiney installe les cornes de l’animal. Copyright : Jack Thiney et Jacques Vekemans pour le MNHN

Sur la structure, le taxidermiste retire les os mais aussi les ivoires. Les défenses sont remplacées par des moulages en résine et placées en réserve. Cette mesure de sécurité protège les musées contre les tentatives de vol.

Aujourd’hui, les recherches et innovations en taxidermie portent sur la structure. Elles visent à la rendre plus légère et solide.


Quels usages pour la taxidermie ?

La taxidermie sert à bien plus de monde que vous ne l’imaginez ! Elle n’est pas l’apanage des grands-mères qui ne se remettent pas de la mort de leur caniche adoré, loin de là.

Dans cette section, je vais distinguer et expliquer les deux types d’usage de la taxidermie : l’un scientifique, l’autre “profane”.

Les usages scientifiques de la taxidermie

Les animaux naturalisés : un outil d’étude pour les scientifiques

Tout d’abord, tout simplement, la taxidermie permet aux scientifiques d’étudier les animaux.

Dans ce genre de cas, les scientifiques utilisent ce qu’on appelle des mises en peau, c’est-à-dire qu’on ne présente que l’écorché de l’animal. Le taxidermiste ne lui pose pas de faux yeux, ne lui construit pas non plus de squelette ; il ne lui donne ni forme, ni attitude.

L’objectif des mises en peau n’est pas de rendre compte d’une attitude mais de proportions. Ces objets d’étude sont largement minoritaires dans les collections.

Une naturalisation de poisson datant de 1710.

La taxidermie : un outil pédagogique

La taxidermie peut également servir d’outil pédagogique. Elle permet de se faire une idée de l’allure d’un animal et sert d’appui à un discours plus théorique.

Taxidermies de lions exposées dans le cadre d’un diorama.

Cette mission gagne en importance avec le temps, la taxidermie produisant les objets-témoins des espèces disparues ou menacées d’extinction. Il suffit de parcourir la galerie des espèces menacées du Museum pour prendre conscience de l’importance malheureusement considérable de ce rôle.

Les usages “profanes” de la taxidermie

Les usages “profanes” sont encore plus divers.

Le taxidermiste du secteur privé travaille avec des clients très variés : amoureux des animaux, chasseurs, accessoiristes pour le théâtre ou le cinéma, créateurs, stylistes, artistes…

Ces clients ont recours à la taxidermie pour deux caractéristiques principales : sa valeur mémorielle et sa valeur esthétique.

L’animal naturalisé comme objet de mémoire

Au sujet de la taxidermie comme objet de mémoire, on pense bien sûr à la fameuse mémé et son caniche – le cliché que je reprenais en introduction. Dans ce cas, c’est l’affection qui conduit à naturaliser son animal.

Lorsqu’elle rappelle un acte courageux ou prestigieux, la taxidermie signale un mode de vie. C’est là qu’interviennent les trophées de chasse et de safari. Cette fonction n’est pas sans rappeler les cabinets de curiosités du XVIIème siècle en ce qu’elle révèle un statut social.

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Le rhinocéros offert à Louis XV par le Gouverneur du Chandernagor.

Quelques fois, la mémoire qu’on célèbre n’est pas tournée vers l’homme mais vers l’animal. C’est le cas en 1793, quand Louis XV fait naturaliser le précieux rhinocéros que lui a offert le Gouverneur du Chandernagor. C’est encore le cas avec Kiki, une tortue géante des Seychelles. Cette star de la Ménagerie du Jardin des Plantes arrive à Paris en 1923, âgée de 60 ans. Elle y meurt en 2009 et trône désormais dans le Museum.

L’animal naturalisé : une incontestable valeur esthétique

L’animal naturalisé est traité comme un bel objet, pour lui même ou comme détail décoratif.

Les insectes en particulier peuvent être présentés de façon esthétisante, sous forme de mandalas pour les scarabées ou d’envols pour les papillons. Les taxidermistes jouent alors sur leurs tailles, le chatoiement de leurs couleurs…

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Vitrine d’une boutique de mode – Rue d’Aboukir, Paris.

On retrouve aussi la taxidermie dans la mode, le mobilier, la céramique, les bijoux…

Pour le constater par vous-mêmes, je vous invite à faire un saut chez Design et Nature, rue d’Aboukir. Si la boutique Deyrolle est le cabinet de curiosités parisien “historique”, quand il s’agit de pièces surprenantes et inattendues, Design et Nature n’est pas en reste. Dans cette boutique résolument orientée vers la décoration d’intérieur, on magnifie l’animal, on l’associe à d’autres matières et objets. Plus que jamais, on célèbre ici la beauté de la taxidermie.

Enfin, la taxidermie est très souvent utilisée au cinéma et la télévision, qui cultivent des clichés peu flatteurs à son sujet. Elle sert dans ce cas à caractériser un personnage, une ambiance.

Je vous propose une petite liste de films et séries pour explorer les images que transmet de la taxidermie :

  • Scrubs, série américaine, 2001-2008
  • Psychose, Hitchcock, 1960
  • Taxidermie, György Palfi, 2006
  • Réalité, Quentin Dupieux, 2014
  • Mon Roi, Maïwenn, 2015
  • L’Homme qui en savait trop, Hitchcock, 1956
  • Massacre à la tronçonneuse, Tobe Hooper, 1974

La taxidermie a de l’avenir !

Dans les années 90, la taxidermie connait un regain d’intérêt ; à partir de 1992 très exactement, lorsque Thomas Grunfeld produit sa série Misfits. L’animal, de premier sujet artistique de l’homme, est devenu son matériau.

Les artistes font appel à la taxidermie pour mêler l’authentique à l’artificiel, l’art à la nature. Ils utilisent les animaux naturalisés à la fois pour la vérité de leur condition et pour transmettre un message.

Par exemple, Jean-Luc Maniouloux utilise de véritables insectes pour dénoncer notre vie citadine aseptisée. En provoquant, avec beaucoup d’humour, une intrusion animale dans l’environnement  humain, il offre à la nature de reprendre ses droits.

Dans cette dernière section (toutes mes félicitations si avez tout lu d’une traite depuis le début !), je vous présente mes coups de cœur.

Delphine Gigoux-Martin

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Delphine Gigoux-Martin, comme Jean-Luc Maniouloux, propose des œuvres qui allient humour et poésie.

Dans La Vague de l’océan, un renard s’essaie au vol mais est rapidement rattrapé par la réalité : il s’écrase contre le mur dans une position comique. Pour donner corps à cette malheureuse tentative, l’artiste utilise trois taxidermies de renards ; chacune fige une étape du vol plané.

Delphine Gigoux-Martin ne cherche pas à créer l’illusion : à aucun moment elle ne dissimule la mort de l’animal. Les yeux des renards paraissent clôts –  ils n’en ont pas en vérité – comme si une main avait fermé leurs paupières à tout jamais.

Delphine Gigoux-Martin n’insuffle pas la vie mais le mouvement. La décomposition dont ce mouvement fait l’objet rappelle la chronophotographie.

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En même temps que l’animal, une vague s’élève dans les airs. Delphine Gigoux-Martin mêle divers matériaux, techniques et dimensions.

Le corps du renard s’inscrit dans un dessin au fusain, étrange décors pour cette bestiole dont on ne sait comment elle a atterri là. Le dessin semble se moquer des dioramas du XIXème siècle qui rendaient compte de l’environnement naturel de l’animal.

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C’est ce décalage entre l’animal, son attitude et son environnement qui éveille l’imagination. L’artiste détourne tous les principes de la taxidermie : elle ne cultive pas l’illusion de la vie et place l’animal dans une situation tout à fait inédite, sans rapport avec son mode de vie

Noortje Zijlstra

Noortje Zijlstra profite des réactions de choc et de dégoût que provoque la taxidermie pour transmettre ses idées. Cette artiste néerlandaise est végétalienne et veut sensibiliser son public à son alimentation. Elle mène deux combats : contre le sucre et en faveur du végétalisme.

Chaque année, on ingère en moyenne 35 kilos de sucre. Vous n’en aviez pas conscience ? C’est normal, 85% de ce sucre est dit “caché”, le consommateur ne sait pas qu’il le mange. Cette situation offusque Noortje Zijlstra et c’est cet état de fait qu’elle entend combattre.

Son travail est d’une efficacité redoutable. Elle recouvre des rats naturalisés de petites billes de sucre, habituellement utilisées pour décorer les pâtisseries.

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Le contraste est on ne peut plus brutal. Le dégoût et la peur qu’inspire le rat sont renforcés par ceux qu’inspire la taxidermie. Pourtant, les animaux ainsi parés semblent appétissants.

La suite du raisonnement coule de source ; le spectateur s’interroge : son envie de sucre le poussera-t-elle à mettre le rat dans sa bouche ? Jusqu’où est-on prêt à aller pour satisfaire une addiction ?

La seconde œuvre adopte une approche encore plus directe. Elle défend cette fois le principe du végétalisme. En présentant les cuisses de poulet encore couvertes de leur duvet, l’artiste rappelle que ces aliments ont été, il n’y a pas si longtemps, des animaux vivants.

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Noortje Zijlstra lutte ainsi contre la déconnection qui se fait – en particulier chez les populations urbaines – entre les animaux vivants et la viande présentée dans les supermarchés et chez les commerçants.

Claire Morgan

Claire Morgan utilise des animaux naturalisés pour leur authenticité, parce qu’ils ont été de véritables animaux. Elle utilise ce réalisme pour questionner le rapport de l’homme à la nature.

D’un point de vue esthétique, les œuvres de Claire Morgan sont superbes : aériennes, harmonieuses, ordonnées, sereines même…

Pourtant, bien au-delà de la paisible contemplation, elles questionnent : est-ce bien ainsi que la nature doit se présenter ? Jusqu’où ira la volonté des hommes de l’ordonner et la contrôler ?

Soudain, cette parfaite symétrie, cet ordonnancement irréprochable paraissent contre-nature, une violence faite à l’environnement.

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Claire Morgan, Colossus

Claire Morgan ne s’arrête pas là. Elle dénonce également les catastrophes dont l’homme est responsable et qui menacent l’environnement.

Ainsi, pour représenter une marée noire, elle confine un cygne naturalisé au cœur d’une sphère constituée de bouts de plastique qui symbolisent la mer.

À la légèreté de l’œuvre s’oppose violemment la pesanteur et l’engluement que provoque la marée noire. Cette dernière fait de la mer une prison, un piège mortel pour les oiseaux. Contre toute attente, le cygne semble bien étouffer au cœur de cette structure à la fois si légère et pourtant oppressante.

Julien Salaud

Pour finir en beauté : mon favori, Julien Salaud.

Pour la première fois, le message dont il s’agit, s’il s’adresse bien à l’homme, ne le concerne pas. Julien Salaud ne cède pas à l’anthropocentrisme. Tout au long du processus créatif, l’animal reste au cœur de sa pensée.

Son parcours est atypique. Il étudie d’abord la biologie puis travaille plusieurs années en Guyane avant de faire son entrée dans le monde de l’art.

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Le message transmis par ses œuvres se distingue de deux façons.

D’abord, on ne peut le traduire verbalement ; rien ne peut se substituer au face-à-face avec l’œuvre. Cela tient à une raison simple : ce message ne consiste pas tant en un discours qu’en une émotion.

Julien Salaud défend en effet une “écologie émotionnelle” inspirée des peuples Amérindiens. Ces derniers entretiennent un lien très fort avec la nature où trouve refuge l’esprit de leurs ancêtres.

Sa technique est précieuse. Plus que d’une seconde peau, c’est d’une armure délicate que Julien Salaud couvre ses animaux. Il les transforme en joyaux ou en des dieux anciens et mystérieux. Perles de rocaille, fils et clous… Forment une barrière protectrice entre l’homme et l’animal.

Ce dernier matériau me semble particulièrement intéressant. Les taxidermistes eux-aussi utilisent des clous pour ajuster la peau au mannequin de l’animal. D’outil, l’objet devient ornement.

Vous en voulez encore ?

Voici quelques artistes – bien plus connus et que je ne prendrai donc pas la peine de présenter ici – qui ont recours à la taxidermie :

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