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Vue du salon de thé de l'impératrice Eugénie au palais de Compiègne après sa restauration en 2012. On voit bien sur cette photo les fauteuils confortables, recouverts de damas vert et capitonnés pour plus de confort. Le service à thé est blanc à liseret doré, c'est celui qu'utilisaient le couple souverain et leurs invités.

Le salon de thé de l’impératrice Eugénie – Palais de Compiègne

En 2012, la restauration du salon de thé de l’impératrice Eugénie s’achève à Compiègne. Gravures, aquarelles et daguerreotypes d’époque ont permis de restituer la nature et la disposition des meubles voulue par la souveraine mais aussi leur décoration d’origine : damas, boutons, passementerie…

Que nous apprend ce salon sur le goût de l’impératrice et la vie mondaine sous l’Empire ?

L’impératrice “tapissière”

Compiègne : seul témoin du goût de l’impératrice Eugénie

Eugènie se passionne pour la décoration : elle s’investit dans l’aménagement des appartements des Tuileries et de Saint-Cloud, aujourd’hui tous deux détruits par le feu. Il ne reste donc que le palais de Compiègne pour nous renseigner sur le goût de l’épouse de Napoléon III.

Au sein du palais, le salon de thé est particulièrement intéressant : c’est la pièce préférée d’Eugénie ; elle en a personnellement supervisé l’aménagement. C’est elle qui en a choisi les meubles, les tissus mais aussi chaque objet d’art et a décidé de leur emplacement.

Un hobby raillé par la cour…

Cet intérêt d’Eugénie pour l’ameublement et la décoration fait mauvais genre au sein de la cour. Il passe pour un travers bourgeois et fait ouvertement l’objet de critiques et de moqueries. Ainsi, le duc de Morny moque ce goût dans le dialogue jouée lors des Séries de 1862, Les Dadas favoris :

“- Si vous lui disiez qu’elle est belle, spirituelle, charitable, il est probable qu’elle ne vous répondrait même pas… Mais si vous lui juriez que pas un tapissier ne s’y entend comme elle pour choisir des meubles, assortir des étoffes et décorer un salon…

– Elle me ferait peut-être décorer aussi ?”

On raille également la “manie tapissière” de l’impératrice, son goût pour les tentures et le mobilier capitonné. Pourtant, dans l’amour que porte Eugénie aux tentures et aux passementeries, on peut voir aussi une adhésion à la politique engagée de l’empereur en faveur des métiers d’art.

… Mais encouragé par l’empereur

L’empereur, en dépit de ces racontars, encourage Eugénie. La passion de son épouse participe à la politique que lui-même conduit en faveur des métiers d’art.

L’impératrice en effet ne se contente pas de collectionner le mobilier ancien, elle encourage également la création contemporaine. Elle apprécie particulièrement les motifs et volumes des années 1770 et incitent les artisans à s’en emparer et les remettre au goût du jour, le sien. Pour fournir Eugénie en mobilier et objets d’art, ébénistes, bronziers, céramistes… rivalisent d’excellence et développent leurs techniques et leurs outils.

Le rayonnement de la France en matière de métiers d’art, tout comme la “fête impériale”, contribue au prestige du régime sur le territoire national et à l’étranger.

Ci-dessus, dans le salon de thé de l’impératrice Eugénie : chinoiseries et fauteuils capitonnés.
Copyrights : e75015, hugues.mr et vendomecircle.

Le goût d’Eugénie

Le goût d’Eugénie est représentatif de celui du Second Empire en général. Comme ses contemporains, l’impératrice s’inspire de l’Orient et du style du siècle précédent. Pour ses intérieurs, dans un souci de confort et de légitimité, elle réunit des meubles anciens issus d’ensembles prestigieux et d’autres, contemporains, adaptés aux nouvelles formes de sociabilité de la cour.

Le XVIIIe siècle revisité

Le Second Empire joue un rôle primordial dans la connaissance que nous avons du XVIIIe siècle, et “l’impératrice-tapissière” n’est pas étrangère à cela. Elle contribue tant à faire sortir le style Louis XVI de l’oubli qu’on en vient à nommer la ré-interprétation qu’elle en fait “style Louis XVI-Impératrice”.

Car Eugénie ne se contente pas de rassembler autour d’elle du mobilier ayant appartenu à Marie-Antoinette. Comme on l’a évoqué plus haut, elle encourage les artisans de son temps à revisiter le style Louis XVI et produire de nouvelles créations qui s’en inspirent.

Orient & Chinoiseries

Cet attrait pour l’Orient s’inscrit dans l’intérêt que porte Eugénie au XVIIIe siècle en général. C’est en effet au siècle précédent que prend pour la première fois la vogue des porcelaines et laques chinoises, en témoigne l’incroyable succès des “porcelaines” de Delft.

Est-ce également par hommage au pays d’origine du thé qu’Eugénie a choisi un décor de chinoiseries pour son salon ? Rien ne le confirme mais on peut l’imaginer, même si le salon dresse le portrait d’une Chine plus fantasmée qu’authentique. Les tapisseries surtout, traitées comme des peintures et encadrées de moulures en bois, évoquent un Orient idéalisé. L’une montre le quotidien de l’empereur K’ang Hsi, un contemporain de Louis XVI ; les autres le quotidien d’une sultane Turque dans son sérail.

Qu’on ne s’y méprenne pas pour autant : l’impératrice sait parfaitement faire la différence entre des chinoiseries et des objets authentiques. D’ailleurs, elle ne les mélange pas : les seconds étant réservés à son musée chinois de Fontainebleau.

C’est à Fontainebleau que l’on peut admirer les cadeaux apportés par l’ambassade du Siam et les œuvres rapportées du pillage du Palais d’Été à Pékin cette même année. Aucun objet asiatique à Compiègne donc, rien que des chinoiseries : des œuvres produites en Europe dans le style chinois ou, du moins, dans l’idée que l’on s’en fait.

Les seuls éléments authentiques que l’on trouve dans le salon de thé de Compiègne ont donc été introduits après la chute du Second Empire : il s’agit de deux vases chinois, initialement “en résidence” à Saint-Cloud.

Une fascination pour Marie-Antoinette

La passion d’Eugénie pour Marie-Antoinette dérange la cour, et pas seulement parce que l’ancienne souveraine incarne de nombreuses dérives de la monarchie. Son intensité met mal à l’aise. L’ambassadeur d’Autriche évoque un “culte superstitieux” ; la princesse Mathilde, cousine de l’empereur, n’a pas de mots assez durs pour évoquer cette fascination. Les Frères Goncourt rapportent ainsi une remarque cinglante de la princesse Mathilde :

“Et ce culte pour Marie-Antoinette ! Est-ce assez bête, ridicule, indécent ! Savez-vous ce qu’il y a dans sa chambre ? Le buste de Sèvres de Marie-Antoinette, un portrait du petit Dauphin et, sur sa table, un volume d’une Histoire de Marie-Antoinette, qu’elle n’a jamais lu, car elle ne lit pas, ne s’occupe de rien…”

De fait, de la même manière que d’autres collectionnent des reliques, l’impératrice aime s’entourer d’objets ayant appartenu à Marie-Antoinette. Ainsi, les sièges du salon de thé proviennent en majeure partie d’un ensemble réalisé pour la reine de France et destiné à son Grand Cabinet de Saint-Cloud.

En 1867, à l’occasion de l’Exposition Universelle, c’est d’ailleurs Eugénie qui est à l’origine de la toute première exposition consacrée à Marie-Antoinette. Dans ce contexte, elle fait copier le portrait de Wertmüller représentant la reine et ses enfants et le fait placer à Trianon.

Eugénie en profite aussi pour se faire représenter de la même façon que Marie-Antoinette par Élisabeth Vigée-Lebrun (ci-dessous, à gauche). Winterhalter la peint assise de trois-quarts, le prince impérial sur les genoux, vêtue d’une robe de velours rouge bordée de fourrure.

Comparaison des portraits de Marie-Antoinette et ses enfants par Élisabeth Vigée-Lebrun et de celui de l'impératrice Eugénie et du prince impérial par Winterhalter. L'impératrice adopte la même pose et le même genre de robe que la célèbre reine de France.

La vie mondaine à Compiègne

Les Séries

Le Second Empire hérite de l’étiquette en vigueur sous le Premier Empire, tout en y apportant une modification capitale : l’étiquette est désormais modulable en fonction des circonstances et du lieu. Ce changement a un but : permettre au plus grand nombre d’approcher le couple impérial. L’origine de l’impératrice, issue de la grande noblesse espagnole mais pas princesse pour autant, a certainement favorisé cet assouplissement.

“Une femme du monde devenue impératrice pouvait seule arriver à créer une semblable réunion.”

C’est au palais de Compiègne que cette ouverture de la cour est la plus visible. Pendant la saison des chasses – de novembre à début décembre -, le couple impérial reçoit entre 60 et 100 personnes chaque semaine. Ce sont les Séries.

Le thé de l’impératrice dans le salon chinois de Compiègne, d’après Louis Moullin, 1868

À partir de 1856, les invités des Séries sont renouvelés chaque samedi. Le chambellan de l’empereur soumet une liste d’invités à Eugénie, qui l’annote et l’approuve en fonction les personnes qu’elle veut distinguer.

À 100 personnalités par semaine, Napoléon III et Eugénie rencontrent leur lot d’ambassadeurs, ministres, officiers mais aussi l’élite de la société civile (avocats, banquiers, industriels…) et, fait tout nouveau, des artistes, hommes de lettres et savants renommés. Sont ainsi conviés à Compiègne, entre autres : Alexandre Dumas, Gustave Doré, Gustave Flaubert, Giuseppe Verdi, Georges Cuvier…

Le tea time, apogée des Séries de Compiègne

Lors des Séries, le thé est servi plusieurs fois par jours aux invités. C’est quand il est servi à l’anglaise, en fin d’après-midi, qu’il constitue un moment particulièrement propice pour rencontrer les souverains. Limité à une vingtaine invités, c’est un honneur d’y être admis, surtout dans les premiers jours de la semaine.

Le couple impérial et leurs invités utilisent le service blanc à liseré doré (à gauche). Le thé est également offert aux serviteurs, qui utilisent le service bleu de droite, moins luxueux.

Certains, comme Pasteur, y sont conviés à plusieurs reprises. Au cours de son séjour, le scientifique s’y rendra pas moins de trois fois. Dans une lettre à sa femme, il raconte comment se déroule l’une de ces collations, où il arrive équipé d’un microscope :

« Là M. Longet était prêt avec sa grenouille. Tout va bien. Chacun est enchanté. On veut voir et comparer le sang humain à celui de la grenouille. Les hommes n’avaient pas eu le temps d’hésiter à se piquer que déjà l’Impératrice avait versé son sang. Et chacun de s’empresser d’examiner le sang de Sa Majesté. »

Un honneur ? Certainement, mais un plaisir ? Pas si sûr… Le témoignage de la princesse de Metternich, épouse de l’ambassadeur d’Autriche à Paris, personnalité fine et piquante, est sans pitié pour le thé de l’impératrice :

“Le thé de l’impératrice nous semblait un peu “longuet”, et j’avoue franchement que nous préférions le prendre chez nous au coin du feu entre amis en fumant nos cigarettes.”

Une exception peut-être ? Pas à en croire Prosper Mérimée, un habitué des Séries puisqu’il connaît l’impératrice depuis l’enfance. Voici comment il décrit son séjour auprès des souverains, à Biarritz cette fois :

“Le temps passe ici comme en toutes les résidences impériales, à ne rien faire en attendant de faire quelque chose…”

Un mobilier révisé pour une nouvelle sociabilité

Le mobilier, comme l’étiquette, connaît des aménagements pour s’adapter à cette nouvelle forme de sociabilité. La stricte hiérarchie des sièges en vigueur au siècle précédent surtout ne convient plus ; on leur préfère désormais des sièges volants, réalisés en bois légers et équipés de roulettes, ou des fauteuils capitonnés et recouverts de tissus.

Les confortables par exemple, comme leur nom le suggère, sont intégralement recouverts d’étoffe et reçoivent en outre un capiton. Les confidents (à gauche) permettent à deux personnes de converser tout en se faisant face ; l’indiscret (à droite) fonctionne sur le même principe mais permet à une troisième de rejoindre la discussion.


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