Taxidermie d'une lionne endormie dont le bas du corps se transforme en large bulles d'or, en verre.

Rogue Taxidermy : la taxidermie surréaliste

Depuis les débuts du blog et la série de billets que j’avais consacrés à l’histoire, les usages et l’avenir de la taxidermie, je n’ai plus rien écrit à ce sujet. Il était temps d’y remédier ! Aujourd’hui, je vous propose une immersion dans le mouvement de la rogue taxidermy.


Si le sujet vous intéresse, je vous recommande la lecture de :
Taxidermie Chérie, pour déconstruire les idées reçues sur ce savoir-faire et ceux qui l’exercent.
– L’article tutoriel “Comment naturaliser une souris ?
Enfin, si vous aimez cet article, si vous connaissez quelqu’un qu’il pourrait intéresser, faites-lui plaisir : envoyez-le lui. 😉


Rogue taxidermy : kézako ?

“A genre of pop-surrealist art characterized by mixed media sculptures containing conventional taxidermy-related materials that are used in an unconventional manner”

Définition (2004) par Sarina Brewer, Scott Bibus et Robert Marbury, qui ont donné naissance et conceptualisé le mouvement

La rogue taxidermy est donc cette forme d’art qui emploie de façon non-conventionnelle les techniques traditionnelles de la taxidermie et les mêle à d’autres matériaux et gestes artistiques.

Attention : lorsque j’écris que ces artistes utilisent les techniques “traditionnelles” de la taxidermie, cela ne veut pas dire qu’ils sont enfermés dans un savoir-faire rigide incapable d’évoluer. Au contraire, parce qu’ils travaillent fréquemment sur des animaux endommagés, parce qu’ils poursuivent des objectifs très différents de ceux de la taxidermie classique, ces artistes relèvent des défis techniques inédits.

Une autre dimension essentielle de la rogue taxidermy est le sens attribué à l’animal. Le rôle du taxidermiste “classique” est de montrer l’archétype d’un animal. Il le monte dans une position conforme à son anatomie et caractéristique de son mode de vie. A contrario, avec son animal, le rogue taxidermist cherche à raconter une histoire. Il met en scène un individu et non un archétype.

Concrètement, comment cela peut-il se traduire ? Prenez un ours polaire. Le taxidermiste conventionnel peut le monter dressé sur ses pattes arrières, comme celui du musée de la Chasse et de la Nature (Paris). Le rogue taxidermist pourra en faire une évocation du réchauffement climatique et le présenter perché sur un frigo ou échoué parmi les déchets.

La rogue taxidermy ne vient pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un mouvement bien plus ancien : au XIXème siècle déjà, Edward Hart, Hermann Ploucquet et le célèbre Walter Potter (photos ci-dessous) mettaient en scène d’adorables animaux dans des poses et situations humaines. Il n’était alors pas du tout question de rendre compte de la vérité de l’animal !

Katie Innamorato : roadkills

Katie Innamorato utilise principalement des animaux renversés sur la route. Ces roadkills sont souvent très endommagés et, pour masquer leurs blessures, Katie y insère de la mousse, des plantes, parfois des objets.

Les renards occupent une place à part, prépondérante dans son œuvre. Dans la région où elle vit, ils sont les premières victimes de ces “accidents de la route”. Mais cela n’explique qu’en partie leur abondance. Comme Marseus van Schrick avec la nature morte, Katie Innamorato a une approche immersive de la taxidermie. L’artiste vit en effet entourée de plusieurs renards, bien vivants eux.

Ses sculptures, mi-animales mi-végétales, semblent des esprits anciens habitant les forêts et me rappelle le grand cerf de Princesse Mononoké.

afterlifeanatomy.com

Ses œuvres sur Instagram

Lisa Black et l’animal-machine

Ce ne sont pas les bords de route qui fournissent Lisa Black en animaux mais les sites de vente aux enchères. L’artiste y acquiert des animaux naturalisés vintage, en plus ou moins bon état.

Que fait-elle de ces animaux ? En fonction de leur état, à l’intérieur de leur corps ou à sa surface, Lisa Black insère des mécanismes. Cela ne veut pas dire pour autant que les bêtes se transforment en automates : les rouages qu’utilise Lisa Black sont purement décoratifs.

Taxidermie de crocodile réalisée par Lisa Black. Elle y a inséré des mécanismes et un clef, du type qu'on utilise pour remonter les automates. Ces ajouts sont purement décoratifs.
Fixed Caiman

Comment comprendre son intervention ? Manifeste-t-elle une adhésion à la pensée cartésienne de l'”animal-machine” ? On se doute bien que non.

Ses taxidermies, mi-machines, mi-animaux, sont un moyen pour Lisa Black d’interroger la relation entre l’homme et la nature. Quelle influence a-t-on sur elle ? La réponse qu’y apporte l’artiste est ambiguë : transforme-t-elle ses animaux en jouets ou en fait-elle des êtres augmentés, plus à même de nous résister ?

À découvrir, dans cette veine steampunk : le travail de Jessica Joslin, avec moins de chair et plus de squelettes.

James Prosek : l’approche naturaliste

C’est sa passion pour les truites qui a poussé James Prosek vers les taxidermie ! Fasciné depuis l’enfance par le poisson, il entreprend très tôt de cataloguer l’espèce. Pour rendre compte des différences anatomiques des truites, Prosek utilise l’aquarelle. Jusqu’ici, rien d’étonnant : le jeune homme s’inscrit dans la tradition des naturalistes du XVIIIème siècle.

Rapidement toutefois, James Prosek prend conscience que, pour représenter les spécimens le plus fidèlement possible, il a besoin de modèles. C’est donc tout naturellement qu’il se met à la taxidermie, comme un moyen d’étudier à fond les muscles et les postures des animaux qu’il doit représenter.

Taxidermie de James Prosek : un renard endormi avec, sur son dos, deux ailes noires, un peu trop petites pour lui.
Flying Fox With Lady Slippers

L’histoire ne s’arrête pas là. D’abord simple outil, la taxidermie va devenir une composante à part entière de son œuvre. James Prosek se met à créer des végétaux en terre cuite ; ils serviront à former des dioramas pour ses animaux. Lors de ses expositions, l’artiste finit par montrer ses dessins et ses sculptures en regard les unes des autres.

Récemment, le travail de James Prosek a évolué vers quelque chose de plus fantasque. Il s’amuse à créer des animaux mutants auxquels il pousse des ailes, sans se défaire toutefois de sa méthode de travail naturaliste. Ce faisant, l’artiste brouille les limites entre l’imagination et les sciences, le documentaire et les arts.

jamesprosek.com

Les Métamorphoses d’Afke Golsteijn & Floris Bakker (The Idiots)

Afke Golsteijn et Floris Bakker confessent s’être tout d’abord tournés vers la taxidermie pour choquer. Mais, depuis ses débuts, le duo a beaucoup évolué et a fini par transmettre un message plus nuancé via la taxidermie.

The Idiots exploite la symbolique des animaux pour raconter une fable, illustrer une leçon de morale. Je dois avouer toutefois que, plus que leur message, c’est l’aspect de leurs œuvres où se mêlent une poésie et une splendeur teintées de tristesse, qui me charme.

Chez eux, la taxidermie s’associe aux autres métiers d’art (on oublie trop souvent, je pense, qu’elle en fait partie). Pour opérer les métamorphoses de leurs animaux, The Idiots fait appel à d’autres artistes et ateliers, travaillant le verre, la terre, le tissus… Le résultat, toujours précieux, mérite un second regard pour déceler le comique ou la cruauté qui s’y cache.

idiots.nl

La taxidermie vegan de Robert Marbury

De la taxidermie vegan, ça vous surprend ? Ce n’est pas un effet de mode mais bien le projet de l’artiste Robert Marbury, l’un des fondateurs du mouvement de la rogue taxidermy. Comment est-ce possible ? C’est tout simple : Robert Marbury utilise des animaux… en peluche !

Taxidermie vegan de l'artiste Robert Marbury : au lieu d'utiliser des animaux morts, il emploie de vieilles peluches. Exemple "avant/après" des transformations qu'opère Robert Marbury sur les peluches qu'il récupère.
La taxidermie vegan de Robert Marbury : un avant / après.

Avec ses taxidermies de peluche, l’artiste entreprend de matérialiser de façon humoristique les rêves et les cauchemars des enfants mais aussi d’évoquer la manière dont les animaux s’adaptent à la présence humaine, en ville notamment.

Au commencement de son projet, Robert Marbury installait ses drôles de bêtes dans des parcs ou des espaces urbains abandonnés. On pouvait les découvrir dans cachées dans un buisson, accoudées à une clôture…

Aujourd’hui, il s’inspire des pratiques des naturalistes et conservateurs de musées. Ses monstres sont désormais présentés dans des dioramas. Marbury leur donne des noms, les prends en photo et documente en détail leurs habitats et modes de vie, formant ainsi progressivement une Anthology of Imaginary Urban Beasts. Son travail se rapproche de celui du français Camille Renversade, chimérologue.

robertmarbury.com

Ses œuvres (et beaucoup de photos de ses enfants) sur Instagram

Taxidermie vegan de l'artiste Robert Marbury : au lieu d'utiliser des animaux morts, il emploie de vieilles peluches. Celle-ci, blanche et grise, présente une corne et des crocs acérés ainsi que des yeux rouges. Elle est présentée sur un fond de mer, sans doute au bord d'une falaise.

Laisser un commentaire