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La porcelaine de Delft, histoire d’une success story

Au XVIIème siècle, la faïence de Delft est si réputée pour la finesse et la qualité de son émail qu’on en vient à l’appeler “porcelaine de Delft”. La production hollandaise va progressivement se substituer aux productions chinoise et japonaise pour rayonner sur toute l’Europe. Rivalités, idées reçues et affaires de famille… Découvrez les dessous d’une success story !

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Un contexte historique favorable

Les guerres : une aubaine pour la ville de Delft

Les premiers potiers italiens qui émigrent aux Pays-Bas au XVIe siècle s’installent tout d’abord à Anvers.

Or, au XVIe siècle, les Pays-Bas sont en guerre contre l’Espagne et le sac d’Anvers, en 1576, est d’une telle violence (on parle de “furie espagnole”) que les artisans fuient la ville. Direction : Delft.

Un autre affrontement, à l’autre bout du monde cette fois, va sceller le sort de la ville : la guerre civile qui éclate en Chine en 1642.

Brusquement, la Compagnie des Indes Orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie en VO) cesse d’approvisionner les Pays-Bas en porcelaine de Chine.

Le changement est radical. À l’orée des années 1640, la VOC importait chaque année 300 000 pièces de porcelaine. La production chinoise avait d’ores et déjà modifié le goût européen et mis en péril la majolique italienne.

À la recherche d’une nouvelle source de porcelaines

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Tout d’abord, le changement ne se fait pas sentir : les entrepôts sont pleins. Cependant, la demande est telle qu’il faut rapidement trouver une solution.

  • Se tourner vers le Japon ? Cette solution se révèle rapidement trop onéreuse, elle est abandonnée.
  • Pourquoi pas vers Delft alors ? La ville compte déjà huit fabrique dont la production faïencière est si fine et réputée qu’on l’appelle justement “porcelaine”.

La situation lui est d’autant plus favorable que la guerre qui oppose les Pays-Bas à l’Espagne prend fin en 1648. C’est le bon moment pour se lancer dans les affaires.

La rivalité Delft / Haarlem

Delft n’est pas la seule ville à produire de la faïence mais, au cours du XVIIe siècle, elle évince peu à peu ses concurrentes. Sa principale victime : Haarlem.

Quels sont les avantages de Delft ?

De nombreuses raisons expliquent la supériorité de Delft.

  • Elle dispose d’un noyau plus dense et plus ancien de faïenciers,
  • Elle se situe à proximité d’un gisement d’argile,
  • Surtout, ses céramistes tirent profit du déclin de l’industrie de la bière. En 1654, une explosion ravage les brasseries. Les brassiers sont ruinés et les manufactures potières, en pleine ascension, récupèrent l’espace laissé vacant.

1660, Haarlem évincée

C’en est définitivement fini de Haarlem en 1660, quand meurt Gerrit Verstraeten, un des plus importants potiers de la ville.

En 1644, Gerrit gère la manufacture avec son père, Willem, et sent bien que le vent tourne pour la majolique. Il propose donc à son géniteur de partager ainsi la production : à Gerrit, les nouveaux motifs orientaux à la mode, à son père la traditionnelle majolique. Après signature du contrat, le père ne tarde pas à comprendre qu’il s’est fait avoir et intente aussi sec un procès à son fiston, qu’il perd.

Avec deux autres manufacturiers, Gerrit est à l’origine d’un véritable pool. Les trois propriétaires s’entendaient pour ne pas débaucher leurs employés respectifs et s’accordaient sur les salaires. Tout manquement au contrat était puni d’une amende.

Aussi peu développé qu’eut été son sens de la famille, Gerrit Verstraeten était un homme d’affaires redoutable et sa mort porte un coup fatal à Haarlem.

Apogée de Delft

Une manufacture de porcelaine produit en moyenne 300 pièces par an ; les navires de la VOC en rapportaient 300 000 pendant la même période. Il y a donc de la place pour au moins dix nouvelles manufactures, qui ne tardent pas à apparaître.

En 1660, Delft compte désormais 1 500 ouvriers pour 33 manufactures. Toutes auront le temps de se développer – les exportations chinoises ne reprennent qu’en 1682 – et certaines connaîtront une belle postérité. Bien souvent, le nom de ces manufactures fait référence à la porcelaine : De Porceleyne Schotel, De Porceleyne Lampetkan

La “porcelaine” de Delft est-elle pour autant une contrefaçon ? Pas complètement. Si elle se fait volontiers passer pour de la porcelaine, cette faïence ne prétend jamais être chinoise. Elle clame haut et fort son origine hollandaise.

Delft à la conquête de l’Europe

Faute de porcelaine chinoise, l’Europe se jette sur celle de Delft.

La ville fournit à la fois sa bourgeoisie locale et la noblesse européenne. Ces deux clientèles ont des besoins spécifiques. Aux premiers, des objets usuels aux décors exotiques ; aux seconds, des pièces  uniques et spectaculaires.

À ses débuts, Delft exporte principalement vers l’Allemagne. Louise-Henriette, princesse d’Orange, est particulièrement friande de porcelaine. En 1670, Louis XIV confirme cette tendance : il fait construire le Trianon de porcelaine. Il est alors le plus puissant roi d’Europe, tous les souverains l’imitent. Le phénomène est bel et bien lancé.

Entre 1660 et 1757, la ville abreuve de sa production toutes les cours du vieux continent. La porcelaine connaît une vogue sans précédent. Les nobles la collectionnent, des salles entières lui sont consacrées. Elle n’est plus mêlée au rassemblement hétéroclite des cabinets de curiosités mais fait l’objet d’une passion fiévreuse, à part.

Les peintres et les potiers appartiennent à la même guilde et sont donc très souvent en contact. Cela explique en partie pourquoi, dans la peinture comme dans la faïence, les mêmes thèmes prédominent : peu de portraits mais de nombreux paysages et natures mortes, dans lesquelles sont mises en scène des porcelaines chinoises (mise en abyme !).

Cette proximité des artistes et des artisans est à l’origine de l’apparition de tableaux de faïence, où la terre est traitée comme une toile. Cette production dure trente ans à peine mais les pièces qui en sont issues sont parmi les plus rares et précieuses jamais produites par Delft.

1680 : la fin du monopole delftois

Dans les années 1680, rien ne va plus. Delft doit faire face à une double concurrence :

  • En 1682, la Chine est en paix et reprend les exportations,
  • En parallèle, la faïence européenne se développe.

Faute de possibilité d’évolution dans leur pays – y ouvrir sa propre manufacture est trop onéreux – les potiers ambitieux se sont établis à l’étranger pour lancer leur propre affaire.

Gand, Berlin, Francfort, Saint-Cloud… sont parmi leurs destinations de prédilection. Bien sûr, une fois installés, ils adoptent le style en vogue. Partout en Europe fleurit de la faïence de Delft.

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Porcelaine de Delft ? Eh non : de Saint-Cloud !

Les manufactures hollandaises ont beau devenir très strictes sur les estampilles, rien n’y fait : au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Delft est évincée par la production anglaise.

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Quelques estampilles de céramistes delftois
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Cette lutte contre le “Delft européen” est toutefois une aubaine pour les historiens. Les pièces estampillées sont d’autant plus faciles à dater que les symboles, initiales, etc. qui servent à les authentifier et les dater sont consignés dans des registres.

Raccourcis et idées reçues : la vérité sur la faïence de Delft

Un bleu, des bleus

Delft est associée à une couleur à qui elle a donné son nom : le bleu. Les bleus devrait-on dire car la production hollandaise a recours à tout un camaïeu. Cette couleur, héritée de la période Ming (1368-1644) et adoptée dès les années 1640, s’accorde bien avec l’austérité protestante ambiante. Pour autant, elle n’est pas la seule couleur utilisée, loin de là.

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Certains Delft, très rares, sont même à fond noir.

Rien que du bleu ?

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Le bleu ne règne pas en maître, loin de là. Il est rapidement rejoint par toute une palette. Rouge, vert, jaune, noir… Les décors de porcelaine peuvent porter jusqu’à cinq couleurs !

L’influence des porcelaines japonaises est indéniables. Elles donnent naissance aux “Delft dorés“, directement inspirés des décors imari.

Ces derniers mettent en scène des oiseaux fantastiques, des vases fleuris, des femmes et des enfants dansants, le tout dans des tons flamboyants.

Ce style est surtout développé par la manufacture De Griekse A. (voir vase ci-contre)

Le carreau de Delft ? Un abus de langage !

Et les fameux carreaux de Delft, dont je n’ai toujours pas parlé ? Ils viennent de Rotterdam, tout à fait ! Entre 1620 et 1650, six manufactures installées là-bas se consacrent exclusivement à la production de ces carreaux.

Mais Delft rayonne tant et si bien que son nom devient une appellation générique. Toute la faïence produite en Hollande, et jusque dans le Nord de la France, est dite “de Delft”.

La langue anglaise témoigne alors bien de cette absolue confusion : le terme “Delftware” finit par désigner toute la faïence, quelle que soit son origine.

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