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La nature morte et l’âge d’or hollandais : mise en garde religieuse ou célébration de la vie terrestre ?

Au cours du XVIe siècle, la nature morte s’impose peu à peu aux Pays-Bas, jusqu’à devenir un genre majeur au XVIIe siècle. Genre du quotidien, pourtant ambigüe et mystérieux, en quoi nous renseigne-t-il sur le quotidien des Hollandais d’alors ? Que nous dit-il de leur morale et de leurs convictions ?

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Nature morte : une définition pas si évidente

Un terme adéquat ?

Si le français parle de “nature morte”, l’allemand (Stillleben), l’anglais (still-life) et le hollandais (stilleven) retiennent plutôt l’idée d’une nature calme et silencieuse, plus proche de la réalité.

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Une nature vraiment morte ?
On trouve dans ce tableau un singe, un écureuil et un perroquet qui sont bien vivants !

Car la nature morte n’exclut pas nécessairement les êtres vivants. Souvent, parmi les fruits et les fleurs, se glissent des papillons, des insectes et des oiseaux. Pour assurer les fonctions morales et de prestige qui lui sont confiées, il n’est pas rare non plus que la composition intègre des perroquets ou, plus couramment encore, des chats et des singes. Dans ce cas, le tableau n’a plus rien de calme !

Une multitude de sous-genres

Derrière l’appellation globale de nature morte se cache en vérité une multitude de sous-genres, très différents les uns des autres. La demande et le degré d’exigence sont tels que les peintres se spécialisent dans une sorte spécifique de nature morte.

Parmi ces sous-catégories, on retient les principales :

  • les tables mises (ontbijtje), parmi lesquelles on distingue encore les déjeuners des collations et des desserts,
  • les poissons,
  • les fleurs et les fruits,
  • le gibier,
  • le sous-bois,
  • la vanité,
  • le trompe-l’œil.

Ce n’est que vers 1650 que le terme stilleven apparaît dans les inventaires hollandais : il désigne les tableaux représentant des cadavres ou des éléments inanimés. Auparavant, les tableaux étaient désignés directement par le sous-genre auquel ils se rattachent, comme par exemple les tables mises (ontbijtje).

Histoire de la nature morte hollandaise

De l’arrière-plan au premier rôle

Religieuse dès ses débuts

Les natures mortes apparaissent en Hollande au XVIe siècle, tout d’abord au dos de tableaux religieux : de Vierges à l’enfant ou d’Annonciations principalement. Isolées du thème principal, elles n’existent pourtant qu’en fonction de cette scène. La nature morte est donc, dès ses débuts, religieuse par essence.

Un rôle symbolique

Première étape vers la conquête de l’autonomie : rejoindre le sujet principal, atteindre la face visible du tableau. Quelques années plus tard, la nature morte y parvient et devient un élément de décor. Elle est alors investie d’un rôle symbolique. Détail au sein de la composition, elle ne vaut pas pour son aspect esthétique mais doit délivrer un enseignement moral en rapport avec la scène – religieuse ou grivoise ! – qu’elle accompagne.

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Par exemple, il n’est pas rare d’associer une scène paillarde à la représentation d’un étal de boucher. Pourquoi ? Parce que la viande a mauvaise réputation : c’est un produit de luxe, contraire aux instructions du Carême. Elle a, par-dessus le marché, la réputation d’accroître la libido… Ne parle-t-on pas de voluptas carnis, la tentation de la chair ? La réunion de la boucherie et du sexe forme un avertissement : prenez garde, la consommation de viande vous conduira tout droit au péché.

À l’inverse, la nature morte peut également accompagner des représentations bibliques, des Vierges à l’enfant et des Saintes Familles de préférence. Des guirlandes de fleurs encadrent les scènes et en soulignent la symbolique : pureté, fertilité, abondance. Représentées avec précision et réalisme, les fleurs sont une ode à la beauté et à la multiplicité de la nature ; en somme, une glorification de la Création. Elles rappellent, enfin, le Paradis terrestre. Dans ce genre de tableaux, la spécialisation des peintres les conduit souvent à collaborer : l’un s’occupe des personnages, l’autre des guirlandes. Dans le tableau ci-contre par exemple, on doit le médaillon à Rubens et les guirlandes de fleurs à Brueghel l’Ancien.

Une nouvelle mission pour les natures mortes : le rôle des cabinets de curiosités

La nature morte peut finalement remercier les cabinets de curiosités, qui lui offrent un nouvel emploi sur mesure. Un double emploi en vérité puisque la nature morte constitue à la fois un catalogue des objets collectionnés ET un objet de collection.

La nature morte sert surtout à immortaliser les plus belles pièces d’une collection – fleurs, coquillages, objets d’orfèvrerie… – ou à compléter cette dernière. Quand un objet est trop difficile à obtenir, on se contente de sa représentation.

Ce nouveau rôle est un tournant : ce n’est plus l’aspect symbolique du tableau qui prévaut mais sa valeur esthétique. De plus en plus, on s’attache à la virtuosité et la sensibilité du peintre. La nature morte s’arrache, les prix s’envolent : quand un portrait coûte en moyenne 60 florins, Bosschaert et De Gheyn réclament respectivement pour leurs tableaux de fleurs 1 000 et 600 florins.

Au XVIIe siècle, le succès social & commercial de la nature morte

Le capitalisme se développe au XVIIe siècle : le statut social ne dépend plus alors seulement de la naissance mais résulte de la fortune, de l’éducation…

L’ascension sociale devient possible et provoque l’émulation : chacun veut exhiber sa réussite. C’est là qu’intervient la nature morte, en mettant en scène des objets rares ou de luxe et en devenant elle-même l’un de ces objets.

Fait révélateur : avant le XVIIe siècle, la nature morte est accrochée dans la cuisine, elle appartient encore à la vie domestique. Au XVIIe siècle, elle gagne la pièce du devant, celle où l’on reçoit. La nature morte est devenue un signe d’appartenance à une certaine classe sociale.

Deux confessions religieuses, deux écoles de peinture

Parler des Pays-Bas c’est bien joli mais un peu rapide. Dans le même pays, entre la Hollande et la Flandre, cohabitent en vérité deux états d’esprit irréconciliables. Chaque région a son héritage, son style. À la fin de la guerre de 30 ans (1648), les différences entre la Flandre et la Hollande s’accentuent.

La nature morte dans la Hollande protestante

  • La Hollande est protestante, majoritairement calviniste ,
  • Les clients sont de riches bourgeois, qui cherchent à meubler leur maison,
  • Ils sont dont à la recherche de petits formats dont les thèmes sont proches de leur vie quotidienne,
  • La Hollande développe une peinture austère, faite de camaïeux de bruns et de gris,

La nature morte dans la Flandre catholique

  • La Flandre est catholique, souvenir de la domination espagnole,
  • La clientèle des peintres s’apparente à une forme de noblesse, surtout à La Haye, résidence du Grand Pensionnaire,
  • Cette clientèle aime le format monumental,
  • Elle apprécie particulièrement les scènes et tropées de chasse, ceux de faisan, cygne, chevreuil, cerf et sanglier de préférence : les animaux que l’on poursuit lors de la grande chasse, réservée à cette classe sociale,
  • Les peintres de Flandre s’inspirent du baroque italien, avec des arabesques et des forts contrastes de couleurs,
  • Leurs compositions sont souvent encadrées de rideaux ou de colonnes antiques, à la façon des portraits – manière de rappeler le prestige et la culture de l’acheteur.
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Butin de chasse, rideaux cramoisis, construction pyramidale et format monumental…
On est bel et bien en Flandre !

L’évolution stylistique que connaît la nature morte en Flandre est capitale. Désormais, elle affirme son caractère décoratif et s’éloigne du symbolisme religieux.

L’exemple de Jan Davidszoon de Heem

Pas convaincus de ces différences ? On passe à la preuve par l’exemple avec le cas de Jan Davidszoon de Heem. Son parcours est révélateur.

Né à Utrecht (Hollande), il déménage à Anvers (Flandre) en 1631. Cette date marque une rupture stylistique radicale dans son œuvre. Il délaisse brusquement le naturalisme hollandais au profit d’une peinture exubérante, typique de la Flandre. Le nombre d’objets représenté dans chaque toile croît considérablement, de même que le format de ses tableaux. Son style se fait plus décoratif, plus coloré.

La nature morte, un genre réaliste ?

Un travail préalable scientifique et documenté

Plus que l’exactitude de la représentation, c’est la sensibilité et la virtuosité du peintre qui font la valeur du tableau : s’il existe bien au XVIIe siècle une mode du trompe-l’œil, elle passe très vite.

Pour autant, les peintres se montrent méticuleux lorsqu’il s’agit de représenter des êtres vivants – animaux ou végétaux. Ils s’inspirent des herbiers et des bestiaires, d’études scientifiques, plus facilement diffusables et accessibles grâce à la gravure.

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Pieter Boel, Étude d’une grive litorne et d’un hibou petit duc.

Certains même ne se contentent pas de cette documentation. Bruegel entreprend ainsi un voyage à Bruxelles pour étudier certaines fleurs, introuvables à Anvers. Quant à Marseus van Schrick, spécialisé dans le genre du sous-bois, il élève reptiles et serpents pour étudier leur anatomie et leur comportement.

Des détails réalistes, des compositions fantaisistes

Mais ce réalisme scrupuleux ne concerne que les détails du tableau. Les compositions, dans leur ensemble, sont on ne peut plus fantaisistes.

Chaque arrangement – que l’on parle de fleurs, de fruits ou d’animaux – est la fusion de plusieurs études. Les éléments sont donc réunis de façon artificielle : ils n’appartiennent pas à la même aire géographique, ne fleurissent pas à la même saison… Et pourtant, les voilà réunis dans l’espace du tableau, comme si cela allait de soi ! Même Marseus van Schrieck, pourtant bien informé, fait cohabiter animaux diurnes et nocturnes.

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Une nature morte de sois-bois par Marseus van Schrick.

Lorsqu’il s’agit de composition, le réalisme est sacrifié au profit de l’équilibre et de l’esthétisme de l’ensemble. Chaque fleur, chaque fruit doit être représenté au moment optimal de sa beauté, quitte à contraindre la réalité.

Quelle réalité représenter ? Enjeux symboliques

Enfin, “au moment optimal de sa beauté”… Pas tout à fait. En vérité, les peintres peuvent puiser dans deux sources d’inspiration pour réaliser leurs tableaux :

  • L‘image figée de la perfection de l’objet choisi, comme un vélin ou une planche d’étude botanique,
  • Ce même objet, le plus souvent périssable, en proie au temps qui passe.

Le choix entre ces deux réalités est loin d’être anodin ou purement esthétique. C’est avant tout un choix moral.

Avant 1620, c’est l’option “périssable” qui remporte les suffrages. Pour autant, ces pétales fanés, ces fruits déjà gâtés ne sont pas une mise en garde contre l’abus des plaisirs matériels. Ils sont une invitation à méditer et à considérer la condition humaine : aussi fugace et fragile que celle des fleurs. Vita hominum flos est, lit-on fréquemment sur les frontispice des catalogues de fleuristes.

La nature morte est un arrangement en train de se désagréger,
c’est quelque chose en proie à la durée.

Paul Claudel

À propos de ces tableaux de fleurs et de fruits, qui semblent simplement représenter quelque production terrestre mais expriment en vérité une réflexion philosophique, Panofsky parle de disguised symbolism.

La nature morte, une valeur de témoignage ?

Le développement de la nature morte est un fait de société, elle témoigne d’un état d’esprit et de préoccupations propres à une période et à un espace géographique donnés. Chaque sous-genre de la nature morte reflète ainsi une préoccupation de la société.

L’influence de la Guerre de Trente Ans

L’apparition des natures mortes d’armes coïncide avec la guerre de trente ans (1618-1648). Les Habsbourg d’Espagne veulent reconvertir les Pays-Bas, indépendants depuis 1609, au catholicisme – et accessoirement faire main basse sur leur puissance économique.

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Vanité à la mémoire de l’amiral Tromp par Pieter Steenwyck.
Maarten Tromp, tué au combat en 1653, est l’un des officiers les plus célèbres de l’histoire néerlandaise. Dans cette nature morte, Steenwyck réunit son portrait et le discours de son oraison funèbre.

Les vanités se développent à l’issue de cette même guerre, vers 1650-1660, alors que l’État et les particuliers sont ruinés, épuisés par le conflit.

Famine et tables mises : une évolution de la conception de la richesse

Quant aux tables mises, elles renvoient directement aux famines provoquées par l’accroissement démographiques au XVIe siècle. Ontbijtje et conception de la richesse évoluent en parallèle.

  • Au XVIe siècle, être riche, c’est échapper à la famine,
  • Vers 1600, suite à l’importation du sucre et à la révolution du goût qu’il déclenche, c’est pouvoir s’offrir des friandises,
  • À partir de 1620, c’est maîtriser les arts de la table : la nature morte devient éminemment sociale.

Mais ces tables, en reflétant les angoisses d’une classe sociale et la capacité d’une famille à y répondre, sont avant tout des objets de prestige. Images du luxe et de l’abondance, elles n’illustrent pas une réalité quotidienne.

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De plus en plus fréquemment, les tables mises représentent des repas déjà entamés.
Ils illustrent le passage de l’homme, éphémère, sur terre.

Si elles renseignent sur les ustensiles utilisés à table et dans la cuisine, on ne peut s’y fier en ce qui concerne les habitudes alimentaires. Plutôt dotées d’un sens symbolique – elles invitent à un usage raisonnable des plaisirs terrestres tout en célébrant la prospérité du pays et du commanditaire -, elles transmettent avant tout un système moral.

Ambiguïté morale de la nature morte

Une exigence commerciale

L’ambigüité est inhérente au genre de la nature morte.

Les peintres ont recours à un langage symbolique complexe où chaque élément peut avoir plusieurs significations. Volontairement – et surtout en Flandre d’où les peintures s’exportent – ils laissent ouvert le sens de leurs toiles. Ainsi, aucun risque que le message dissimulé dans les fruits et les assiettes ne heurte le potentiel acheteur. Pour rappel, la concurrence est rude et il est fortement déconseillé de se fermer une part de marché. C’est donc volontairement que les peintres rendent la signification de leurs tableaux incertaine.

Alors, mise en garde ou invitation à profiter ? C’est entre ces deux pôles qu’oscille continuellement la nature morte. Entre glorification d’une vertu morale et célébration de la vie terrestre, le genre ne tranche pas mais se rapproche tantôt d’un pôle, tantôt de l’autre, suivant le contexte et ce que le spectateur veut bien y voir.

Le cas de la vanité

La vanité est le genre qui met le plus en évidence ce balancement. Elle met en scène des biens terrestres hautement désirables. Liés au pouvoir, à la vie intellectuelle ou simplement au plaisir de vivre, ils sont représentés de façon alléchante. Mais que voit-on, à côté ? Un crâne, une bougie qu’on vient de souffler, une bulle de savon prête à éclater, un papillon – mort, bientôt.

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Des éléments classiques de la vanité : le citron, en train d’être épluché, et le linge blanc, qui rappelle le linceul du Christ.

La vanité réussit ce tour de force : représenter ce qui ne peut l’être : la fuite du temps et le caractère éphémère de la vie. Quelle conclusion en tirer alors ? Faut-il profiter de ces dons que Dieu a mis à notre disposition ? Faut-il les mépriser car leur jouissance est vaine et frivole comparée à celle qui nous attend dans l’au-delà ? Bien malin celui qui saura le dire.

Conclusion

D’abord étroitement liée à un discours religieux, la nature morte s’autonomise et devient progressivement une ode à la richesse, une évocation de la puissance économique et commerciale des Pays-Bas.

Plus qu’un témoignage du quotidien, la nature morte est celui d’une modification des mentalités.

Plutôt que ses représentations, c’est son évolution qui nous renseigne sur l’histoire du pays : de l’importance de la religion à la réussite économique, en passant par les affres de la guerre.

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