Bureau mécanique réalisé par l'ébéniste d'origine allemande Abraham Roentgen. Une fois ouvert, il dévoile un vaste plan de travail en trois parties.

Le mobilier mécanique du XVIIIème siècle

Au milieu du XVIIIème siècle, sous la monarchie absolue, apparaissent des meubles mécaniques. À qui les doit-on ? Quelle est leur utilité ? Et quel rapport entretiennent-ils avec le pouvoir ?

Un engouement européen

L’apparition du meuble mécanique

Le siècle des Lumières est marqué par un fort engouement pour les sciences ainsi que par des progrès conséquents en horlogerie et fabrication d’automates. Ces deux phénomènes permettent l’apparition puis l’apogée du meuble mécanique.

Les premiers meubles mécaniques apparaissent à la cour de France dans les années 1750-1760 et sont l’œuvre Jean-François Oeben. Il s’agit tout d’abord de tables, comme cette table “à la Bourgogne” imaginée par l’ébéniste pour le premier petit-fils de Louis XV, handicapé moteur.

Si Oeben, et pas un autre, parvient le premier à fabriquer ces meubles mécaniques, c’est que l’artisan bénéficie de conditions de travail très favorables. En tant qu’ébéniste du roi, il ne dépend pas du strict régime des corporations ; c’est-à-dire que, contrairement aux autres artisans, il peut librement travailler le bois (pour le corps du meuble) et le métal (pour son mécanisme).

Suite à l’invention de ces meubles, un nouveau titre apparaît à la cour de France : celui d'”ébéniste-mécanicien“. Jusqu’à la fin de la monarchie, bien que les ébénistes de talent pullulent à Paris, il ne sera attribué que deux fois : à Jean-François Oeben et à David Roentgen, l’un de mes ébénistes préférés. Dans une précédente série d’articles, je vous parlais de sa stratégie commerciale et des innovations qu’il avait apportées à la technique de la marqueterie.

Les caractéristiques du meuble mécanique

Pour être qualifié de “mécanique”, un meuble doit respecter trois critères :

  • Garantir la vie privée de son propriétaire. Le secrétaire en est le meilleur exemple et nous nous attarderons sur son cas dans un instant.
  • Être multifonctionnel. Par exemple, une table mécanique se révélera être à la fois un bureau et une coiffeuse ou encore, un bureau et une bibliothèque. Parfois même, une même table réunira ces trois fonctions !
  • Que sa transformation s’opère sans aide externe. Ainsi, il faut bien faire la différence entre un meuble “à secrets”, comme ceux présentés au château de Malmaison, et un meuble mécanique. Dans le premier cas, l’homme manipule le meuble pour en extraire les cachettes. Dans le second, il actionne un mécanisme (bouton, manivelle) pour révéler l’usage du meuble.

L’exubérant bureau imaginé par Abraham Roentgen (le père du fameux David), visible en tête de l’article, est un mélange de cachettes qui se dévoilent soit par manipulation, soit par activation d’un mécanisme.

L’invention du secrétaire

Sous sa forme “à cylindre” notamment, le secrétaire va devenir l’un des meubles mécaniques les plus impressionnants du XVIIIème siècle. Je vous propose ici de revenir sur son invention.

Quels secrets le secrétaire renferme-t-il ?

“Quand on a de beaux diamants, il faut les cacher dans un meuble à secret.”

Honoré de Balzac, Code des gens honnêtes, 1825

Le secrétaire est un meuble utilisé tant par la gente féminine que masculine. Répandu dans plusieurs classes sociales, à la cour comme parmi les bourgeois, il connaît une remarquable longévité : vos grands-parents en possédaient peut-être encore un !

Alors, que dissimule-t-on dans un secrétaire ? L’une de ses principales fonctions se dévoile une fois le meuble ouvert : son abattant se révèle être un écritoire. Le secrétaire sert donc à écrire mais surtout à cacher des documents, papiers de famille, lettres et billets doux. On y trouve aussi des coupons d’intérêt et tous les menus objets – précieux ou d’attache sentimentale – que l’on souhaite y mettre à l’abri : bijoux, boîtes à épingles, bibelots, “médailles” (des pièces de monnaie en vérité mais on y reviendra)…

La fonction première du secrétaire reste de dissimuler et protéger tout objet cher à son propriétaire. Ainsi, quand Riesener envoie un secrétaire à Trianon en 1777, son abattant présente une figure féminine marquetée. De profil, elle pose son index sur ses lèvres : elle est la personnification du Silence.

“J’ai mon secrétaire (voilà le mot) rempli de plumes, d’encre, de papier, et de lettres de ma bien-aimée… chut… mon secrétaire (meuble) est dépositaire de tous mes secrets et je puis assurer qu’il est plus discret que ne le serait un secrétaire (individu), confident de son commentant, et, à coup sûr, bel esprit et bavard.”

Journal de Paris, 2 ventôse an VIII (21 février 1800)

Les différents types de secrétaires

Le terme “secrétaire” apparaît en 1704 dans le Dictionnaire de Trévoux, décrit comme suit : “une espèce de table ou de bureau élevé, en forme de pupitre, dans lequel sont plusieurs tiroirs fermans (sic) à clef où l’on renferme les papiers de conséquence”.

Le secrétaire s’adapte aux époques, évolue avec les modes. Il en existe une multitude de sortes, aux noms tantôt éloquents, tantôt poétiques. Prenez par exemple le secrétaire en cabinet. Inspiré des cabinets d’ébène très populaires à la fin du XVIIIème siècle (puis sous l’Empire), il ne présente qu’une partie supérieure posée sur quatre pieds. Prenez encore, à droite ci-dessous, le secrétaire en bonheur du jour – c’est-à-dire en partie surmonté d’un espace de rangement -, petit meuble charmant, fort appréciée des dames de la haute société.

Trois formes principales émergent cependant et perdurent jusqu’au XIXème siècle :

  • Le secrétaire en armoire à deux vantaux, c’est-à-dire “à deux portes”, les vantaux étant des panneaux mobiles. Dans le cas d’un secrétaire à vantaux, un coffre-fort est souvent dissimulé dans la partie basse.
  • Le secrétaire en chiffonnier : dont la partie basse est constituée de tiroirs.
  • Le secrétaire à cylindre. Le problème du secrétaire à abattant – cette planche que l’on abaisse ou soulève pour ouvrir et fermer le meuble -, c’est qu’il faut ranger toutes ses affaires pour les mettre en sécurité. L’invention du secrétaire à cylindre va arranger tout cela.

Le secrétaire à cylindre, un prodige technique

Le tout premier secrétaire à cylindre est un prodige technique : le cylindre, qui recouvre le bureau et permet donc de mettre à l’abri ses documents sans avoir à les ranger, remonte et s’abaisse sans qu’on le touche.

On doit son invention à deux artisans d’exception : Jean-François Oeben et Jean-Henri Riesener, son élève, qui achève le prototype élaboré par son aîné.

Il faudra neuf années – de 1760 à 1769 – aux ébénistes pour achever le meuble commandé par Louis XV. La raison de cette ambitieuse commande ? Le souverain aurait un jour remarqué, en retrouvant son cabinet de travail, que certains documents n’étaient pas disposés de la façon dont il les avait laissés. Gênant.

David Roentgen, l’un des ébénistes les plus fameux du XVIIIème siècle, a lui aussi réalisé des secrétaires à cylindre. Vous pouvez voir l’un d’eux “en action” ci-dessous.

Le meuble mécanique, instrument du pouvoir absolutiste ?

“Chaque fois que l’on fait monter le cabinet à médailles, et reculer le cabinet à lettres, il se fait entendre un carillon qui par une sourdine mouvante avertit de l’apparition d’une des parties cachées.”

Nouvelles de la république des lettres et des arts, 1779, description du secrétaire mécanique de David Roentgen

Le saviez-vous ? Le meuble le plus somptueux dont Louis XVI fit l’acquisition était un secrétaire mécanique, valant la coquette somme de 80 000 livres ! Un modèle similaire à celui livré au roi prussien, cette même année 1778.

Ce meuble spectaculaire, œuvre de l’ébéniste David Roentgen, contient un coffre-fort, plusieurs cassettes, pupitres et tablettes ainsi que de nombreux tiroirs et cabinets dissimulés.

L’ajout d’une boîte à musique et d’une horloge à son sommet achève de lui conférer un aspect d’automate. Comme dit plus haut, dans les Nouvelles de la république des lettres et des arts, la boîte à musique se met en marche à chaque mouvement du meuble, chaque révélation d’une cachette. L’intégration d’une boîte à musique à un meuble mécanique demeure assez rare et fait de ce secrétaire non seulement un objet pratique mais aussi divertissant.

Cette transformation du meuble en machine que seul le roi est en mesure d’actionner est à rapprocher du parallèle entre l’homme, l’État et la machine, fréquent au siècle des Lumières.

Le souverain seul connaît tous les secrets du secrétaire, comme il est le seul à connaître tous les secrets de l’État. En manipulant le secrétaire de Roentgen, Louis XVI fait la démonstration de son pouvoir. Le bon fonctionnement du meuble illustre sa légitimité en tant que monarque absolu.

Plus haut, j’écrivais que l’une des caractéristiques du meuble mécanique était sa multifonctionnalité. Ici, au contraire, l’utilité du meuble passe au second plan. Ce qui compte désormais, c’est son caractère spectaculaire. Dès qu’il l’actionne, le roi entre en représentation.

Cette thèse peut vous sembler extravagante. Pourtant, après la Révolution, le secrétaire de Roentgen est démonté et vendu en pièces détachées. En l’absence de monarchie, ce genre de meuble n’a plus de raison d’exister.
Plus révélateur encore, la vogue des meubles mécaniques ne reviendra qu’avec l’instauration de l’Empire par Napoléon Ier

Pour aller plus loin…

Si le sujet vous intéresse, quelques idées de lectures supplémentaires :

4 Comments

  • Arnaud Stark

    21 février 2019 at 11 h 09 min

    Merci pour cet article, je n’avais pas du tout conscience de la différence entre meuble mécanique et meuble à secrets 🙂

    Mais alors, on parle de bureau, de secrétaire, ou de mélange des deux, pour le meuble appelé « bureau du roi » dans la vidéo YouTube de Versailles ?

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    • Craftsdigger

      21 février 2019 at 16 h 41 min

      Avec grand plaisir ; je suis vraiment ravie que l’article te plaise. 😊

      Merci à toi pour cette excellente question ! On emploie effectivement les deux termes dans son cas, même si on retient plutôt l’expression “Bureau du roi”.

      Il faut se rappeler que les deux meubles venaient alors d’être inventés et n’étaient pas tout à fait distingués ; on retrouve le même phénomène avec la commode par exemple.

      Le Bureau du roi tient donc à la fois du secrétaire en ce qu’il permet de ranger, classer, mettre à l’abri des documents ET du bureau en ce que sa tablette pour écrire ne constitue pas en un rabat comme pour les autres types de secrétaires.

      J’espère que c’est clair ; si ce n’est pas le cas, n’hésite pas à le préciser et je ferai de mon mieux pour exprimer ça plus distinctement. 🙂

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