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Une des premières créations de Martin Guillaume Biennais, maître tabletier à la fin du XVIIIème siècle : une boîte à jetons à l'enseigne de sa boutique, "Au singe violet", avec ses jetons de nacre.

Martin Guillaume Biennais, l’ascension formidable d’un maître tabletier à la fin du XVIIIème siècle

Portrait de Martin-Guillaume Biennais par François Antoine Léon Fleury en 1835

Dans le cadre de l’exposition “Meubles à secrets, secrets de meubles” au château de Malmaison (jusqu’au 10 mars 2019), qui met à l’honneur les créations de Martin Guillaume Biennais (1764-1843), je me penche sur la vie de ce tabletier hors du commun.

“Dans notre heureuse organisation sociale, le simple ouvrier, lorsqu’il est doué d’une vaste intelligence, d’une inflexible provité, d’une force de volonté inébranlable peut, en honorant son pays, parvenir à une grande fortune et s’acquérir l’estime et la considération de ses concitoyens, tel fut Biennais.”

Extrait de l’éloge funèbre prononcé par Alphonse Taillandier, préfet de la Seine, lors de l’enterrement de Martin Guillaume Biennais.

Des débuts stratégiques

Un environnement soigneusement choisi

On sait peu de choses de l’enfance et de la formation de Martin Guillaume Biennais. D’origine normande, il accomplit au moins une partie de son apprentissage à Paris. C’est en effet dans la capitale qu’il accède à la maîtrise, le 12 septembre 1788, à l’âge de 24 ans.

Quelques mois avant l’obtention de cette maîtrise – qui lui permet de tenir boutique – Martin Guillaume Biennais acquiert le fonds de commerce d’un autre tabletier, Claude Louis Anciaux. Fait étonnant, la boutique se trouve rue Saint-Honoré. Elle est donc proche des Tuileries alors que la plupart des marchands tabletiers est installée dans le quartier des Halles.

Pourquoi une telle implantation, excentrée par rapport à ses confrères ? C’est que la rue Saint-Honoré est occupée par les commerces de luxe, notamment par plusieurs marchands merciers. Cet emplacement fait, déjà, partie de la stratégie commerciale de Biennais. Dans cette rue, il est plus proche des commanditaires, plus à même de se faire remarquer.

Ce fils de laboureur sait s’entourer. Ainsi, parmi ses proches, on dénombre trois marchands-merciers, un orfèvre, un faïencier, un autre tabletier… Martin Guillaume s’insère avec succès dans le réseau des marchands de luxe qui font la renommée de Paris au XVIIIème siècle.

Un tabletier, qu’est-ce que ça fabrique ?

Boîte à jetons “Au singe violet” et jetons de nacre

En tant que maître tabletier, Biennais est capable de fabriquer de menus objets (tabatières, peignes…) en bois précieux – marqueté ou au tour – mais aussi en ivoire ou en écaille de tortue, ainsi que tous les objets relatifs au jeu (d’échecs, de dames, de tric-trac, de dominos, de dés…).

Habituellement, les corporations sont très strictes à propos du type d’objets dont leurs membres peuvent faire commerce. La corporation des tabletiers, en revanche, permet aux artisans de vendre des objets et des meubles très divers : jeux, tabatières, bonbonnières, divers accessoires liés à la religion ou à la toilette…

Biennais va tirer profit, avec talent, de cette particularité. Dès son installation, il propose à la vente d’autres meubles que ceux liés à sa corporation, tels des commodes ou des secrétaires. Pour la réalisation de ces objets-là, le régime corporatif impose toutefois de sous-traiter. À cette époque, de toute façon, le local de Martin Guillaume n’est pas assez grand pour y fabriquer ces meubles.

Les débuts de l’expansion

On ne sait exactement comment Biennais vit la Révolution de 1789 et ses suites. Ce bouleversement politique ne semble pas porter préjudice à son activité : dès 1790, il emménage dans une seconde boutique, plus spacieuse, située dans le même immeuble que la première. Il ne se sépare pas cependant de cette dernière, qu’il loue, stipulant dans le bail que le nouvel artisan ne pourra “vendre ni étaler dans sa boutique aucun objet de tabletterie ou d’ébénisterie“. Stratège, Biennais veille sur “son pré carré”.

Une ascension sociale fulgurante

La loi Chapelier de 1791

En 1791, la loi Chapelier bouleverse le monde des artisans : elle supprime le système des corporations. Désormais, plus rien ne limite Martin Guillaume Biennais dans le choix des meubles et objets qu’il souhaite vendre.

C’est à partir de ce moment-là que l’intitulé de sa profession commence à s’allonger inexorablement : de “maître tabletier”, Biennais devient progressivement “marchand tabletier éventailliste” puis, en 1792, “marchand tabletier ébéniste et éventailliste. Tient fabrique et magasin de meubles“.

La loi Chapelier permet de proposer des objets plus variés à la vente mais Biennais ne dispose toujours pas de formation en ébénisterie. Il continue donc à sous-traiter la fabrication des meubles les plus imposants, comme les commodes, les secrétaires ou les métiers à tapisser.

Biennais se met également à créer des modèles d’orfèvrerie et d’armoiries, ainsi que de quelques meubles portatifs, aux pieds démontables et aux multiples cachettes, inspirés des nécessaires de voyage qui ont fait sa renommée. Pour les réaliser, il fait appel aux artisans les plus talentueux de l’époque, passant d’un atelier à l’autre à la manière d’un chef-d’orchestre. En cela, Biennais adopte le rôle d’un marchand-mercier : inventant des nouvelles formes, proposant de nouveaux motifs décoratifs à même de répondre aux besoins et au goût fastueux de ses riches clients.

Biennais et Napoléon

Selon l’une de ses filles, Biennais doit son succès à la vente à crédit d’un nécessaire de voyage au général Bonaparte. Avant cette rencontre, Biennais est déjà réputé pour ses nécessaires de voyage : on vante tant la finesse de leur exécution que la rationalité de leur conception ; ils trouvent acquéreur auprès des militaires comme des élégantes fortunées. Mais c’est parce qu’il accepte de le vendre à crédit – ce que tous les autres commerçant refusent au jeune général – que le futur Napoléon Ier se souvient de lui et, reconnaissant, le choisit comme fournisseur officiel une fois couronné.

Par la suite, Biennais réalise plusieurs meubles et objets pour le couple impérial, jusqu’à être nommé “orfèvre de l’Empereur” et à obtenir, en 1802, l’exclusivité des fournitures pour sa table. Dans son commerce, l’orfèvrerie tient désormais le rôle le plus important ; elle a évincé progressivement l’ébénisterie, comme cette dernière l’avait fait avec la tabletterie.

Service à thé de Napoléon Ier

Un artisan tabletier devenu notable de l’Empire

Une enquête sur la population et le commerce menée à Paris en 1807 nous apprend qu’à cette date, Biennais emploie une soixante ouvriers. Un an plus tard seulement, ils sont désormais quatre-vingts. On ne sait pas cependant s’il sont employés sur place et si le tabletier a “internalisé” la production d’ébénisterie.

Il est désormais chef d’une entreprise renommée, propriétaire de plusieurs biens mobiliers, orfèvre de l’Empereur ; plus que jamais, ses proches sont des personnalités prestigieuses de l’époque. Ainsi, l’un des témoins au mariage d’une de ses filles est Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, archichancelier de l’Empire. Quant à l’homme qui déclare son décès devant notaire, il s’agit de l’ancien premier valet de chambre de l’impératrice Joséphine.

Biennais passe la main de son vivant. En 1821, il cède son commerce prospère à Jean Charles Cahier. Ce dernier cesse toute production d’ébénisterie et – faut-il y voir un lien ? – fait faillite dès 1828. Le procès-verbal d’apposition des scellés nous renseigne sur l’état de la boutique et de l’atelier alors mais rien ne nous permet de savoir ce qu’il en est au moment de la vente.

Plus encore que par son talent dans la conception de nouveaux objets, c’est par son sens exceptionnel du commerce que Martin Guillaume Biennais s’est distingué. Le fils de paysan normand est devenu, sous l’Empire, l’un des artisans les mieux installés et les plus célèbres de la capitale.

Aujourd’hui, on le connaît surtout comme orfèvre de l’Empereur – un aspect de sa carrière que j’ai volontairement laissé de côté. L’exposition “Secrets de meubles, meubles à secrets” au château de Malmaison fait la lumière sur sa production de meubles et sa stratégie commerciale, tout aussi passionnantes que cette activité d’orfèvre, plus commentée.

Pour aller plus loin…

Si le sujet vous intéresse, quelques idées de lectures supplémentaires :

  • Meubles à secrets, secrets de meubles ; éditions Faton
  • La Fabrique du luxe, les marchands merciers parisiens au XVIIIe siècle ; Paris Musées

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