Je vous propose d'en apprendre plus sur les pipes en terre qui ont fait la gloire (et la fortune) de la ville de Saint-Omer aux XVIIIe et XIXe siècles.

Les pipes en terre de Saint-Omer

La production de pipes en terre dans la région de Saint-Omer (Nord) est exceptionnelle à deux niveaux :

  • sur le territoire français, où la production ne s’est pas répandue hors du Pas-de-Calais,
  • à l’international, la qualité des pipes, comme du tabac, de Saint-Omer étant reconnue mondialement.

Je vous propose d’en apprendre plus sur cet objet, aujourd’hui désuet, et son industrie à partir de l’étude de trois manufactures qui ont marqué l’histoire de la ville de Saint-Omer aux XVIIIe et XIXe siècles.

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La pipe en terre : présentation

Essor de la pipe en terre

La pipe en terre d’argile est la plus ancienne des pipes européennes. Elle doit son triomphe sur le continent à l’Anglais William Baernelts : en 1617, il émigre à Gouda, en Hollande et y fonde les premières manufactures de pipes en terre. Progressivement, le savoir-faire se transmet et des fabriques apparaissent en Belgique et dans le Nord de la France.

Les avantages de la pipe en terre

Quatre caractéristiques de la pipe en terre son également à l’origine de son succès :

  • Confort : la pipe en terre permet de mieux réguler la température de la fumée qui parvient à la bouche du fumeur que ses consœurs en bois.
  • Saveur : le bois de bruyère, par sa nature et son traitement, transmet un arôme qui parasite celui du tabac. L’argile, au contraire, en restitue fidèlement la saveur.
  • Prix : l’argile est bon marché et les pipes en terre sont plus abordables que celles en bois.
  • Praticité :
    • Même humide et mal nettoyée, la pipe en terre ne moisit pas – contrairement aux pipes en bois.
    • Bien que fragile et sensible aux chocs, la pipe en terre nécessite moins de précaution lors de son entretien que la pipe en bois.
    • Enfin, ne craignant pas la chaleur, la pipe en argile ne requiert aucune précaution lors des premières utilisations.

Ci-dessous : une publicité pour les pipes Fiolet.

Pourquoi des pipes en terre à Saint Omer ?

L’industrie de la pipe en terre est peu répandue en France, à l’exception de la région du Pas-de-Calais. Éléments d’explication :

Une culture du tabac bien implantée

Depuis les années 1630, la culture du tabac est l’une des activités florissantes de la région. Le tabac de Saint-Omer, déjà très réputé, est un mélange des tabacs de Flandre, de Hollande, d’Amérique et d’Orient. Le succès de cette culture du tabac à sans doute facilité l’installation des pipiers dans la région, suivie de l’implantation des manufactures au siècle suivant.

Gravure d’après une plaque de cuivre du XVIIIe siècle,
conservée au musée de l’hôtel Sandelin.

Une situation géographique propice

  • Saint-Omer longe le fleuve Aa, qui offre d’intéressants débouchés commerciaux.
  • La ville se situe également non loin de plusieurs gisements de terre à pipe, ceux de Desvres, Mons et d’Ardenne par exemple.
  • La proximité de la Belgique et des Pays-Bas, deux pays où la fabrication de pipes en terre est déjà bien implantée, permet de recruter des ouvriers spécialisée.

Ajoutez à cela que la ville est alors la mieux bâtie et la plus peuplée de la région – la main d’œuvre y est donc abondance -, et qu’elle compte par ailleurs d’importants investisseurs. L’hôpital de la ville en est un et c’est lui qui fonde la toute première piperie de Saint-Omer au XVIIIe siècle.

Une première manufacture : la piperie de l’hôpital

Vers 1660, l’hôpital de la ville fonde donc la toute première piperie de Saint-Omer. Située au sein même de l’hôpital, la manufacture dispose de son propre four et profite d’une main d’œuvre très bon marché puisqu’il s’agit des pensionnaires même de l’institution !

Cette piperie est le fruit d’un partenariat entre l’hôpital et Adrien Cauche. Un premier contrat établi sept ans plus tôt avec un certain Laurent Coche s’est mal fini pour l’hôpital, ledit Laurent ayant disparu dans la nature sans laisser d’autres traces que ses dettes.

Ce nouveau contrat stipule que l’hôpital fournit la main d’œuvre donc – des garçons uniquement, les filles étant occupées à la broderie et la dentelle -, les locaux et la terre. La piperie ne fonctionne pas qu’avec la seule aide des pensionnaires cependant : elle emploie en moyenne quatre ouvriers qualifiés, en sus du nombre indéterminé de garçons qui les assiste.

Mouleau de pipe en laiton contenant l'argile qui servira à fabriquer la pipe.
Un moule à pipe en laiton avec, à l’intérieur, l’argile qui servira à façonner la pipe. Copyright : Lubo Lužina

Cauche quant à lui se charge des outils, du savoir-faire, du transport et de la vente. La vente est encore très localisée : elle s’effectue par tonneaux et à l’aide d’un réseau de colporteurs. On est loin de l’exportation internationale qui s’organisera au siècle suivant.

Le 25 mai 1794, les administrateurs de l’hôpital décident de fermer la piperie, pas assez rentable. La fermeture de la piperie a sans doute été précipitée par la persistance du système des corporations d’une part, qui empêche la piperie de se développer et de se moderniser ; par la concurrence de la manufacture Fiolet, installée à Saint-Omer depuis 1765 d’autre part.

Le XIXe siècle, l’âge d’or de la pipe en terre

Saint-Omer, un centre de production majeur

À Saint-Omer, l’industrie de la pipe emploie plus d’ouvriers que l’industrie textile. Au XIXe siècle, on estime que les manufactures Fiolet et Duméril font vivre à elles seules entre 12 000 et 13 000 familles. Elles emploient chacune plusieurs centaines d’ouvriers – jusqu’à 700 pour Fiolet -, quand les autres manufactures du Pas-de-Calais embauchent rarement plus d’une centaine de personnes à la fois.

Parler à Saint-Omer de la fabrication des pipes,
autant parler des soieries à Lyon,
de la coutellerie à Langres
ou de l’extraction de la houille à Anzin.

Compte rendu de l’exposition des produits agricoles et industriels du 18 juin 1843

Ce sont ces deux fabriques, Fiolet et Duméril, qui vont faire la renommée des pipes de Saint-Omer. Toutes deux sont réputées pour la qualité et la diversité de leurs modèles : têtes de pipes, pipes mates ou émaillées, unies ou façonnées… Avec la manufacture Gambier, la troisième plus importante de la région, Duméril et Fiolet produisent plus de 5 000 modèles de pipes différents.

Collection de pipes en terre du musée de l'hôtel Sandelin (Saint-Omer): détail coloré d'une vitrine. Les pipes sont disposées en tourbillon.
Copyright : musée de l’hôtel Sandelin, Saint-Omer.

Les pipes de Saint-Omer sont vendues dans le monde entier : dans toute l’Europe et jusqu’en Amérique en passant par l’Australie. Au XIXe siècle, apogée des manufactures, 200 000 pièces sortent chaque année des ateliers Duméril et Fiolet.

N. Arnoult, La Charmante Tabagie, BNF

“Grâce a vous Duméril, Fiolet et Gambier,
Riche, pauvre, bourgeois, troupier,
Toute la France fume ;
La pipe règne en maîtresse partout.
Pipes Cummer, pipes anglaises,
Pipes de terre et marseillaises,
On en trouve pour chaque goût ;
Même nos pipes sont ornées
Des portraits de nos généraux,
de Cosaques et de magots,
Voire de têtes couronnées !
Désormais l’on peut se vanter,
Sans craindre verrous ni vengeance,
de culotter
Toutes les gloires de la France.”

E.T., Le Memorial Artésien, 21 mai 1856

La manufacture Fiolet

Thomas Fiolet fonde sa manufacture à Saint-Omer en 1765 : il est arrivé de Desvres, où il était fort probablement déjà pipier, deux ans plus tôt. Huit ans seulement après son ouverture, en 1773, la piperie concurrence déjà sérieusement les productions hollandaise, allemande et britannique.

En termes de production, si la manufacture produit “seulement” 10 000 grosses pipes en 1809, ce sont 200 000 pipes de cette catégorie qui passent ses portes quarante ans plus tard. Fiolet expédie principalement ses pipes à Paris, Bordeaux et en Bretagne.

Pour ce qui est de la force de travail, en 1780, ce sont environ 500 ouvriers travaillent chez Fiolet ; ils sont 600 en 1823. Certaines années, les plus florissantes de la fabrique, plus de 700 personnes travaillent à la fabrication des pipes. En 1829, on recense 21 558 personnes à Saint-Omer et l’on estime que Fiolet emploie 7,6% de la population.

Collection de pipes en terre du musée de l'hôtel Sandelin (Saint-Omer): deux pipes montrant des personnages à grosses têtes faisant du vélo.
Deux pipes produites par la manufacture Fiolet figurant des cyclistes.
Copyright : musée de l’hôtel Sandelin, Saint-Omer.

Comme de nombreux employeurs de l’époque, Fiolet est un patron paternaliste : il met en place plusieurs associations pour ses employés mais aussi une caisse de prévoyance, des caisses de secours (vieillesse, maladie), une société philharmonique, fait construite une salle de concert…. En conséquence, il est très rare que les ouvriers fassent grève, quand bien même ce droit existe depuis 1864. De même, la fabrique ne compte pas de syndicat avant 1914.

La manufacture Duméril

Quant à Constant Duméril, fondateur en 1844 de la manufacture du même nom, il n’est pas issu d’une famille de pipiers. Il est avant tout un homme politique qui cumule les fonctions administratives : conseiller municipal de Saint-Omer en 1834 puis maire de la ville en 1871 et 1872, administrateur des hospices civils, juge de la chambre de commerce…

Tête de pipe produite par la manufacture Duméril à Saint-Omer (Nord-Pas-de-Calais)
Tête de pipe produite par la manufacture Duméril représentant le duc de Welligton. Copyright : The National Pipe Archive.
Il n’est pas rare que les grands de ce monde fassent alors l’objet de caricatures-têtes-de-pipe : Arago, Garibaldi et Victor Hugo ont eux aussi servi de modèles.

Sa fabrique, d’importance moindre que celle de Fiolet – elle produit deux fois moins -, emploie tout de même entre 300 et 400 ouvriers.

Duméril exporte non seulement dans toute la France mais également dans les colonies, et en Belgique, Piémont, Australie, Amérique. Il ouvre aussi des succursales à l’étranger, à Londres notamment. Ainsi, en 1851, les lecteurs du Times peuvent découvrir cette annonce :

TO WHOLESALE DEALERS in, and EXPORTERS of FRENCH, Plain, Fancy and Enamelled CLAY-PIPES. Bronzed Statuaries, &c – Messrs DUMERIL, LEWIS and Co., manufacturers, St. Omer, France, inform them that orders are received at their office, 9, ST Mary-axe, City.

The Times (London, England), 21 Novembre 1851

Déclin de la production : éléments d’explication

À partir de 1789, l’expansion des manufactures Fiolet et Duméril stagne. Les possibilités d’exportation, comme d’écoulement en France, sont bouchées. La pipe en terre souffre également de la concurrence de la pipe en bois d’abord, moins cassante, puis de la cigarette et du cigare, qui rendent l’usage de la pipe obsolète.

Fiolet et Duméril tentent de diversifier leur production en fabriquant des sujets en terre à pipe : des santons, des soldats, des bustes de personnages célèbres, des chasseurs et de petits animaux… Sans succès. Duméril ferme ses portes en 1886 ; Fiolet en 1921.

Ci-dessous : à gauche, une pipe issue de la collection du musée de l’hôtel Sandelin ; à droite, une pipe produite par la manufacture Duméril issue du National Pipe Archive.


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Pour aller plus loin

  • Le musée de l’hôtel Sandelin (Saint-Omer) possède une collection d’environ 2 000 pipes et sujets en terre, donnée en 1909 par la veuve du pipier Emile Duméril.
  • Pipes et Pipiers de Saint-Omer, Véronique Deloffre, Musée Sandelin

Ci-dessous : une partie de la collection de pipes du XIXe siècle conservée par le musée de l’hôtel Sandelin (Saint-Omer).

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