Cartes à jouer en tissus.

Ouvrez l’œil ! – Les cartes à jouer

À la maison, on a toujours collectionné les jeux de cartes.
Encore aujourd’hui, j’en ai toute une flopée :

  • avec des Minions (mon préféré, je refuse de l’utiliser par peur de l’abimer),
  • avec des rois de France,
  • avec des tableaux célèbres de divers courants artistiques.

J’ai aussi :

  • un jeu de tarot,
  • un jeu (allemand) de belote,
  • et bien sûr, le jeu classique de 54 cartes – usées, déchirées par endroit (attention aux tricheurs qui font le lien entre ces stigmates et la valeur des cartes) – qui a depuis longtemps perdu sa boîte ; il est retenu par un élastique, lui aussi en bout de course.
Une petite partie de ma collection de cartes à jouer.

En dépit de cette diversité, il n’existait à mes yeux d’enfant qu’un seul vrai jeu de cartes : celui avec les reines Judith, Rachel et les rois Alexandre, César et compagnie. De fait, il existe aujourd’hui une certaine standardisation de la carte à jouer qui en rend difficile l’évolution.

Il n’en a pas toujours été ainsi cependant ! Jusqu’à récemment, l’apparence des cartes évoluait avec les aléas de la vie politique. De même, il existait un foisonnement de portraits régionaux pour les rois, dames et valets.

Je me suis passionnée pour le catalogue publié par Gallimard BNF Éditions sous la direction de Jude Talbot : Fabuleuses cartes à jouer. Le monde en miniature et vous propose, à la suite de cette lecture, une plongée dans l’histoire de la carte à jouer et d’étudier de quelle façon elle a évolué.

 Si vous aimez cet article, si vous connaissez quelqu’un qu’il pourrait intéresser, faites-lui plaisir : envoyez-le lui. 😉


Une brève histoire de la carte à jouer

Invention et arrivée en Europe

Les cartes à jouer sont inventées au XIIe siècle, en Chine certainement – tout du moins en Extrême-Orient. Elles arrivent en Europe au cours de la seconde moitié du XIVe siècle. On ne conserve pas de jeu de cette époque mais des témoignages écrits confirment leur présence en Italie du Nord et en Catalogne dès 1370, dès 1393 pour la France.

Les cartes à jouer connaissent un succès immédiat, dont témoigne leur rapide diffusion : en 1400 déjà, on les trouve dans toute l’Europe, à l’exception de l’archipel britannique et de la Scandinavie.

Cartes et jouer et leurs matrices ; musée français de la carte à jouer.

On doit la rapidité de cette diffusion à deux inventions majeures, le papier et la gravure. C’est en effet entre les XIIIe et XVe siècles que l’utilisation du papier se généralise en Europe ; et au XVe siècle que la gravure s’impose comme moyen de reproduction des cartes à jouer, auparavant dessinées et enluminées à la main.

La carte hors-la-loi

Les archives rendent compte de la volonté croissante des autorités d’encadrer la pratique du jeu de cartes – une nouvelle preuve de leur popularité. Parce qu’elles sont liées aux jeux de hasard et d’argent, les cartes sont jugées immorales et, au XVe siècle, plusieurs hommes d’église, dans leurs sermons, incitent à y mettre le feu.

Pour l’État, les cartes à jouer sont à la fois une source de troubles dans l’espace public mais aussi un moyen de renflouer les caisses, par l’impôt qui leur est associé.

Les cartes à jouer et la Révolution française

La période révolutionnaire fait preuve d’une incroyable créativité dans le domaine des cartes à jouer ; c’est aussi à cette époque qu’apparaît pour la première fois l’idée d‘utiliser les cartes comme un outil de propagande.

Tout d’abord, la façon dont on dessine les cartes ne change pas. Rois, dames et valets ne voient pas leur position discutée. Il existe une explication toute simple à cela : la République n’est proclamée qu’en 1792. Avant cette date, les Français vivent sous un régime de monarchie constitutionnelle ; les figures de rois et reines ne posent donc pas problème.

Mais dès 1793, la carte à jouer devient politique ! Urbain Jaume dépose un brevet pour un nouveau jeu de cartes où les rois sont remplacés par des génies, les reines par des libertés et les valets par des égalités. Toujours en 1793, une convention statue la disparition des signes de royauté et de féodalité sur les cartes à jouer.

Les nouveaux rois du jeu d’Urbain Jaume :

  • Le génie de la guerre,
  • Le génie de la paix,
  • Le génie des arts,
  • Le génie du commerce.

Les nouvelles reines du jeu d’Urbain Jaume :

  • La liberté de culte,
  • La liberté du mariage,
  • La liberté de la presse,
  • La liberté de profession.
Quelques cartes du jeu révolutionnaire d’Urbain Jaume.

Il s’ensuit deux phénomènes co-existants. D’une part, l’apparition de jeux de cartes républicains, comme celui d’Urbain Jaume. Ces nouveaux jeux illustrent les valeurs révolutionnaires. On y célèbre les sages, les libertés et les braves, ou encore les quatre vertus cardinales : la prudence, la force, la justice et l’union. D’autre part, des jeux de cartes déjà sur le marché sont repris pour en faire disparaître les attributs de la royauté et de la féodalité. Ce sont les jeux de “cartes corrigées”.

En 1808, la fête est finie. Napoléon établit une Régie des droits réunis, seule habilitée à fabriquer les matrices des jeux de cartes. C’est la fin de cette période d’intense inventivité.

L’âge d’or de la carte à jouer

Malgré cela, le XIXe siècle est sans conteste l’âge d’or de la carte à jouer : elle y gagne une puissance politique et un sens ésotérique.

Les moyens de production font de considérables progrès également : l’emploi de la lithographie puis de la chromolithographie permet d’augmenter le nombre de tirages et, surtout, de ne plus colorier à la main les cartes imprimées. C’est un gain de temps considérable pour les cartiers.

Luxus-Spielkarte Vier-Erdteile, Francfort, vers 1890

On observe enfin une course aux brevets. Entre 1800 et 1900, on en compte une centaine. Ces brevets concernent majoritairement des accessoires à utiliser au moment du jeu – comme des distributeurs de cartes, des compteurs de points, des vernis qui permettent une meilleure glisse des cartes – et, dans une moindre mesure, des méthodes de fabrication, comme celle qui permet de renforcer l’opacité des cartes pour contrer les manigances des tricheurs.


Couleurs, figures, enseignes… Kézako ?

Les couleurs

Enseignes : objets ou formes symboliques sous lesquels sont regroupées les cartes de point et les figures. Leur nombre, variable, est généralement de quatre. Aussi appelées “Couleurs“.
Toutes les définitions sont tirées de Fabuleuses cartes à jouer. Le monde en miniature, sous la direction de Jude Talbot

Jusqu’au XVe siècles, les cartiers – ceux qui dessinent et fabriquent les cartes – bénéficient d’une grande liberté dans le choix des enseignes. Sur les jeux de l’époque, on croise des oiseaux, des quadrupèdes, des fleurs…

Cartes à jouer aux enseignes germaniques

Mais au cours de ce même siècle, trois grandes familles de couleurs se dégagent :

  • Les couleurs latines, utilisées en Espagne et en Italie : le bâton, la coupe, le denier et l’épée,
  • Les couleurs germaniques : le grelot, le gland, le cœur et la feuille,
  • Les couleurs françaises : le pique, le cœur, le carreau et le trèfle.

Attention aux pièges toutefois : les couleurs n’indiquent pas nécessairement un lieu de fabrication – les principaux centres de production exportent leurs produits dans toute l’Europe – mais plutôt un lieu d’usage et de destination.

Les figures

Figures : rois, dames et valets, auxquels s’ajoutent le cas échéant les cavaliers, ou toute autre représentation appartenant à une couleur et manifestant une supériorité sur les cartes de point.

Vers 1800, chaque région – ou presque – utilise des portraits différents pour ses figures. Leurs vêtements, leurs coiffures variées permettent par ailleurs aux historiens de dater les cartes avec plus de précision. Les grands centres de production – Rouen, Lyon et, dans une moindre mesure, Thiers, Toulouse et Paris – se font concurrence pour imposer “leurs” figures. On le verra plus loin, c’est le portrait parisien qui remporte la partie.

Cartes au portrait de Rouen.

Une carte particulière : le joker

Le joker serait né au tout début du XIXe siècle mais ses origines demeurent obscures. On peut chercher son origine dans une vieille version du jeu d’euchre où deux valets constituent les cartes les plus puissantes. Au début du siècle, on note l’apparition d’un troisième valet – l’Imperial Bower – qui l’emporte sur les deux autres. S’agirait-il là de l’ancêtre du joker ?

Son nom fait débat également mais pourrait être lié, une fois encore, au jeu d’euchre. Ce mot, difficile à prononcer pour les anglophones, se transforme progressivement : d’euchre, il devient euker, puis eucher, yuker enfin. De yuker à joker, il n’y a qu’un pas. Le joker pourrait ainsi désigner à la fois le jeu dont il tirerait son origine et sa carte la plus forte.

Du fait de sa jeunesse comparé aux autres cartes, le joker n’est pas soumis à une standardisation aussi forte que les autres figures. Les cartiers laissent donc libre court à leur inventivité au moment de le dessiner.

Quels jokers avez-vous déjà croisés ? Partagez vos photos sur Twitter ou Instagram en taggant Craftsdigger et je les intégrerai à cette section de l’article. 🙂

Les couleurs et les figures : questions / réponses

Comment expliquer le succès des couleurs françaises ?

Au XVIIIe siècle, à l’exception de l’Espagne, l’Europe adopte massivement les enseignes françaises. On peut expliquer ce succès par quatre raisons :

  • La position géographique favorable de la France dans le cadre d’échanges internationaux – Lyon, Paris et Rouen jouent un rôle important dans la production de cartes et leur diffusion,
  • Une production de qualité,
  • Des coûts de fabrication modestes,
  • Un graphisme schématique, facile à identifier et reproduire – son adoption divise par deux le temps d’exécution et le coût de gravure des matrices.

Aujourd’hui, deux portraits dominants s’affrontent :

  • Le portrait américain (à gauche), utilisé au poker, au solitaire et dans tous les jeux de cartes en ligne,
  • Et le portrait français.

D’où viennent les noms des cartes à jouer ?

En France, depuis la fin du XVe siècle, les figures ont des noms. Un siècle plus tard, ces prénoms commencent à se standardiser. Ils sont tirés des cultures antique et biblique, ainsi que des récits chevaleresques.

Ainsi, Lancelot, le valet de trèfle, évoque bien sûr Lancelot du Lac ; Hector (valet de carreau) porte le prénom d’un illustre guerrier Troyen. Les femmes ne sont pas en reste : il y a ma préférée, la belle dame de pique, Pallas (l’autre nom de la déesse grecque Athéna) ; Judith et Rachel, deux personnages bibliques et, enfin, l’intrigante Argine : l’anagramme de Regina, la reine.

La prochaine fois que vous jouez aux cartes, prêtez attention aux portraits que vous utilisez. 🙂

Les cœurs :

  • Le roi : Charles – pour Charlemagne ou Charles VII de France, la confusion demeure, volontairement peut-être.
  • La reine : Judith
  • Le valet : Lahire, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc

Les carreaux :

  • Le roi : César
  • La reine : Rachel
  • Le valet : Hector

Les trèfles :

  • Le roi : Alexandre (Le Grand)
  • La reine : Argine
  • Le valet : Lancelot

Les piques :

  • Le roi : David, celui de la Bible
  • La reine : Pallas
  • Le valet : Ogier, l’un des douze pairs de Charlemagne

Les cartes à jouer ont-elles toujours eu un dos ?

Comment se fait-il qu’on retrouve tant de cartes à jouer des XVIIe et XVIIIe siècles ? Ne devraient-elles pas être détruites, en raison de leur fragilité et du passage du temps ? C’est à leur dos que ces cartes doivent leur salut…

En effet, pendant des siècles, le dos des cartes à jouer reste vierge, blanc ! En France, c’est le cas jusqu’en 1816. À l’époque, le papier est rare et le dos des cartes constitue un rebus intéressant. On conserve toute sorte de choses sur le verso de ces bouts de papier :

  • Billets de correspondance,
  • Quittances,
  • Cartes de visite – comme celles des marchands merciers,
  • Notations musicales,
  • Reconnaissances de dettes,
  • Actes de mariage,
  • Cartes d’électeur,
  • Billets mortuaires…
Quelques dos de cartes à jouer…

À certains moments, les cartes servent même de monnaie ! Ainsi, entre 1685 et 1734, le Canada met en circulation chaque année 200 000 livres sur le dos de cartes à jouer. En France, en 1789, alors que la monnaie est défaillante, les cartes se transforment en “bons patriotiques” et en “billets de confiance”.

Fun Facts

  • Au XVIIIe siècle, le portrait de Rouen disparaît en France, supplanté par celui de Paris. Il survit cependant dans le monde anglo-saxon et devient, après une simplification stylistique, le portrait anglais… qui donnera naissance au portrait américain ! Ainsi, les deux portraits majeurs qui circulent dans le monde aujourd’hui ont tous deux une origine française. Cocorico !
  • C’est en 1827 qu’apparaît le “portrait dédoublé” : pour faciliter la lecture, les figures ne sont plus représentées en pied. Ce nouveau portrait sera commercialisé à partir de 1833.
  • Le portrait français avec lequel nous jouons aujourd’hui a plus de 150 ans ; il date de 1853 !
  • Salvador Dalí, Sonia Delaunay et Jean Duffubet ont tous créé des cartes à jouer :
  • Le joker est autorisé en France par la Régie des jeux depuis 1902.
  • Sur les cartes anglaises, le nom du fabricant est indiqué sur l’as de pique. Sur les cartes françaises, il se trouve sur le blason du valet de trèfle.
  • L’entreprise française Grimaud est la première à produire des cartes à jouer avec des bouts arrondis.

Si vous avez aimé cet article, si vous connaissez quelqu’un qu’il pourrait intéresser, faites-lui plaisir : envoyez-le lui. 😊


Pour aller plus loin…

Si le sujet vous intéresse – notamment les cartes à jouer extra-européennes, l’histoire du tarot ou les cartes pédagogiques, autant de sujets que j’ai volontairement laissés de côté ici – voici deux idées de lecture et de visite absolument incontournables :

2 Comments

  • Denton Elizabeth

    9 octobre 2019 at 7 h 10 min

    Bonjour, article très intéressant!
    Dans les produits dérivés de la carte à jouer pendant la Révolution: les premières fiche de catalogage de bibliothèque dans le contexte du projet de Bibliographie nationale française, préalable à l’établissement de catalogues alphabétiques. Les cartes à jouer sont utilisées dans un contexte de pénurie de papier, on en retrouve certains fragments dans les fonds de bibliothèque, comme par exemple à Montpellier à la bibliothèque universitaire de médecine (voir l’exposition Des Livres et des hommes actuellement visible jusqu’au 9 novembre prochain).

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    • Craftsdigger

      9 octobre 2019 at 18 h 08 min

      Chère Elizabeth,
      Merci pour votre commentaire passionnant ; j’ignorais que les cartes à jouer avaient servi dans ce contexte également. La boucle est bouclée donc !
      Je suis ravie que l’article vous ait plu,
      Bien à vous,
      Fanny

      Répondre

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