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Le castel Béranger d’Hector Guimard

Au 12-14, rue La Fontaine dans le XVIe arrondissement, se trouve un bien étrange immeuble, qui détonne dans le paysage environnant. Bâti entre 1895 et 1898, il s’agit du castel Béranger, l’une des premières réalisations d’Hector Guimard, architecte emblématique de l’Art Nouveau. Comment une telle construction a-t-elle vu le jour ? Découvrons-le ensemble.

Carte blanche à Hector Guimard

À la mort de son mari, la veuve Fournier laisse libre court à son amour pour les arts. Elle dispose d’un terrain à bâtir dans le XVIe arrondissement et veut y faire construire trois immeubles de rapport. Pour les réaliser, elle choisit un architecte encore jeune et peu connu – Hector Guimard – et lui donne carte blanche. Sa seule exigence, bien légitime : récupérer son capital.

Une œuvre d’art totale

Tout d’abord, Guimard, grand admirateur de Viollet-le-Duc, envisage un projet de style néogothique. Mais en 1895, Guimard se rend à Bruxelles où il rencontre Victor Horta, une figure majeure de l’Art Nouveau. Cette rencontre est absolument déterminante et bouleverse tous les plans de l’architecte français.

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De sa rencontre avec Horta, Guimard retient notamment la ligne “en coup de fouet”, caractéristique de l’Art Nouveau.

Il abandonne ses anciens projets et redessine les plans du castel Béranger. Guimard veut faire du bâtiment le manifeste de l’Art Nouveau en France et pour cela, le premier principe à respecter est l’unité de l’œuvre. Guimard realise donc non seulement l’architecture de l’immeuble mais également le second-œuvre (menuiserie, serrurerie, tapisserie…) et la décoration intérieure. Les appartements sont livrés avec une cheminée, des miroirs, du papier peint (lors d’une conférence, Guimard relatera une amusante anecdote à ce sujet) et des meubles de salle de bain.

Une construction rationaliste

Sommé d’économiser, Guimard joue des matériaux. La pierre de taille est réservée au gros œuvre et à la façade. Pour les parties moins visibles, il recourt à la brique et la meulière, moins coûteuses. Toutes ces économies sur les matériaux bruts lui permettent de “mettre de côté” pour assurer la décoration de son castel. Toujours dans une perspective d’économie, Guimard fait réaliser certains éléments décoratifs en série, comme les ferronneries des balcons. Ces masques grimaçants vaudront d’ailleurs à l’immeuble ce surnom célèbre : la maison des diables.

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Les trois immeubles de rapport abritent en tout 36 appartements de 3-4 pièces et des ateliers d’artistes. Pour chacune de ces habitations, Guimard conçoit un plan personnalisé et unique : celui qui tire le mieux profit de son orientation et de sa position dans les immeubles. Ce rationalisme a un prix : la régularité de la façade. Toute en saillies et retraits, contrairement à ses voisines, elle ne présente aucune planéité, ni symétrie. L’autonomie des volumes est encore soulignée par le contraste coloré des différents matériaux.

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Ce n’est pas un problème pour notre architecte Art Nouveau, bien au contraire. La symétrie, la planéité existent-elles dans la nature ? Mais non répond Guimard, alors pourquoi les rechercher à tout prix ? Cette surprenante façade inspire à ses détracteurs un nouveau nom pour les immeubles : le castel dérangé.

Dans la lignée de Viollet-le-Duc, Guimard rend apparente la structure de son immeuble. À l’intérieur, cela se traduit par des poutrelles métalliques transformées en éléments décoratifs. De l’extérieur, la façade, ses fenêtres et ses matériaux permettent de décoder l’organisation interne du bâtiment. Par exemple, une baie vitrée signale une salle à manger tandis qu’un groupement de petites fenêtres marquera plutôt la présence d’un escalier.

L’invention du style “Guimard”

Le castel Béranger est l’occasion pour Guimard – encore jeune architecte peu connu – d’élaborer sa grammaire. Bow-window, loggia, utilisation prolifique de la ferronnerie d’art… autant d’éléments caractéristiques du style Guimard et que l’on retrouve déjà dans le castel Béranger.

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L’une des célèbres gargouilles hippocampes du castel Béranger.

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Castel dérangé, maison des diables… et pourtant : le succès !

Le castel Béranger a de nombreux détracteurs mais, contre toute attente, est un succès public et critique. En 1898, il est lauréat du premier concours de façades de la Ville de Paris, organisé par Le Figaro. On parle alors de renouveau de l’art gothique – ce qui ne peut que faire plaisir au fan de Viollet-le-Duc qu’est Hector Guimard – et on compare l’architecte à Gaudi.

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Rapidement, le castel Béranger attire des locataires – Paul Signac est l’un des premiers – et en cinq ans seulement, la veuve Fournier récupère son investissement. Si le castel rencontre un tel succès, ce n’est pas uniquement dû à son style inimitable, c’est aussi grâce à ses loyers modérés. En 1898, le XVIe arrondissement est encore un faubourg excentré, tout juste urbanisé, et bon marché.

Guimard lui-même y installe son atelier et une boutique, au rez-de-chaussée. De là, il contribue activement à la notoriété de l’immeuble. L’architecte organise des visites guidées, édite des cartes postales et un ouvrage luxueux pour présenter son œuvre. Cet album monographique renferme 65 planches en couleurs d’après des clichés photographiques ainsi que quelques fac-similés d’aquarelles. On peut y voir dans en détails l’architecture et les décors du castel Béranger mais aussi des modèles inédits : canapés, porte-manteaux… Hector Guimard voit bien que le bâtiment est en train de faire sa gloire et en profite pour faire sa publicité.

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Si vous collez votre nez à la porte, vous pourrez tout de même voir un bout du spectaculaire hall d’entrée, tout en fer et revêtant l’aspect d’une grotte.

Depuis 1992, le castel Béranger est classé au titre des monuments historiques. Son hall d’entrée a été restauré en 2010. Copropriété depuis 1998, il ne se visite pas, malheureusement. Si par hasard vous passez rue La Fontaine, ouvrez tout de même grand les yeux : le castel Béranger n’est pas la seule construction d’Hector Guimard que vous y verrez…

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