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Dom Robert et le renouveau de la tapisserie au XXe siècle

“C’est par circonstances que j’ai fait de la tapisserie, c’est par un appel que je suis entré au monastère. C’est de naissance que je dessine.” Je vous invite à découvrir Dom Robert, moine-cartonnier, un des plus grands représentants de la tapisserie contemporaine.

Si vous aimez cet article, si vous connaissez quelqu’un qu’il pourrait intéresser, faites-lui plaisir : envoyez-le lui. 😉


Avant Dom Robert… Guy de Chaunac-Lanzac

Une enfance le crayon à la main

Dom Robert naît le 15 décembre 1907 dans le Poitou. Il s’appelle alors Guy de Chaunac-Lanzac et la nature alentour l’inspire bien plus que ses études au collège des Jésuites de Poitiers. Le temps lui semble long et son cursus à l’École Nationale des arts décoratifs de Paris ne l’enthousiasmera pas beaucoup plus.

Le père de Guy est un grand amateur de dessin, qui croque volontiers les chevaux. Pour la première communion de son fils, il lui offre son premier carnet à dessins et l’encourage à “dessiner tout ce qui lui plaît”. Dès lors, cette pratique fera toujours partie de la vie de Dom Robert.

Ce n’est que lors de son service militaire au Maroc que Dom Robert commence à s’épanouir. Il a rejoint l’unité de cavalerie et dessine sans cesse. Il ne s’arrête jamais, pas même en selle. Le nez plongé dans son carnet à dessins, il prétend prendre des notes pour le commandant, dont il serait le secrétaire.

S’il qualifie ses années au collège “d’horribles” et son passage à l’École des arts décoratifs de “terne”, celles de son service militaire au Maroc sont pour Dom Robert des “vacances”, un véritable enchantement.

De retour en France, le jeune homme travaille brièvement (entre 1929 et1930) chez les tissus Ducharne, un créateur de soieries pour la haute couture et la décoration.

Adoption de la vie monastique

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L’abbaye d’En Calcat à Dourgne (Tarn)

En 1930, poussé par son ami Maxime Jacob, il rejoint l’abbaye d’En Calcat, dans le Sud-Ouest de la France. Il y est ordonné prêtre en 1937.

Les trajectoires des deux amis sont similaires. Quand Guy de Chaunac-Lanzac entre aux arts décoratifs, Maxime Jacob se forme au Conservatoire national supérieur de musique et de danse. Compositeur talentueux, apprécié de Darius Milhaud et de Jean Cocteau, il se convertit au catholicisme en 1927, avant de rejoindre le monastère d’En Calcat où il compose encore abondamment sous le nom de dom Clément Jacob.

De nouvelles formes d’expression artistique

La basse-cour de Palaja : une épiphanie

Dom Robert a de la chance : jusque dans les années 1960, lors de leur ordination, les religieux doivent normalement renoncer à leur pratique du dessin. Il en va tout autrement pour lui.

À l’abbaye, Dom Robert met quelque peu de côté sa pratique du dessin au profit de l’enluminure : il s’attelle à la réalisation d’un évangéliaire. La guerre et sa rencontre prochaine avec Jean Lurçat ne lui permettront pas de l’achever.

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Les paons de la Ferme de Palaja
Propriété des clichés : Abbaye d’En Calcat

Dom Robert recommence à peindre à partir de 1940 : face à une basse-cour, sur le chemin de la démobilisation, il est ébloui, c’est une révélation. Dès lors, il continue inlassablement d’observer et de reproduire la nature qui l’entoure. Les dessins et aquarelles sur ce thème vont se succéder. Ils deviendront ses premiers cartons de tapisserie.

Rencontre avec Jean Lurçat

En 1941, Jean Lurçat, à l’origine du renouveau de la tapisserie au XXe siècle, vient rencontrer Dom Robert à En Calcat. Il remarque ses aquarelles et enluminures. Leur puissance expressive, leur touchante simplicité ne lui échappent pas.

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Lurçat est à la recherche de nouveaux cartonniers pour l’atelier d’Aubusson, que la guerre a mis en difficulté. Bien que le carton et l’enluminure soient deux exercices radicalement différents – un carton de tapisserie se fait à l’échelle 1, il est donc considérablement plus grand qu’une miniature – il propose à Dom Robert d’en créer pour lui.

L’œuvre de Dom Robert, une ode à la Création

Cherchez l’homme

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Autoportrait

La figure humaine ne fait que quelques incursions discrètes dans l’œuvre de Dom Robert, presque exclusivement centrée autour de la nature. À mesure que l’on avance dans son œuvre, on remarque sa disparition.

Notre-Dame de France est sa dernière tapisserie à mettre en scène des humains. Elle date de 1955. Dans les années 1970, Dom Robert va jusqu’à renier les cartons dans lesquels il a figuré Dieu et la Vierge. Ces représentations, il les qualifie “d’artificielles et incongrues”. Il les impute à “une imagination facile, fruit d’une vocation monastique toute neuve”. Des errances donc, avant de trouver le véritable moyen d’exprimer sa foi.

L’homme ne déserte pas pour autant complètement son œuvre : on le retrouve parfois dans ses carnets à dessins. Mais plus jamais Dom Robert ne s’attaquera à des sujets explicitement religieux. Dorénavant, la représentation de la nature lui suffit pour transcrire sa foi. Le choix de la nature comme thème principal est donc affaire de goût et de conviction, “car seule la réalité possède la vertu d’émouvoir” rappelle-t-il.

La tapisserie de mille fleurs revisitée

Quand la place accordée à l’homme diminue, celle de la nature ne cesse de croître. La tapisserie de mille fleurs, née au XVIe siècle pour rompre l’ennui des lissiers devient, avec Dom Robert, plus qu’un simple fond. Il lui accorde autant d’importance qu’au motif principal, quand le thème même de la tapisserie n’est pas justement cette profusion de fleurs des champs.

S’il est très respectueux des détails, Dom Robert prend bien plus de libertés avec les échelles et les règles traditionnelles de représentation. Papillons, volatiles, fleurs… sont souvent disproportionnés. Parfois, cela sert son travail de cartonnier, quand il a besoin de rééquilibrer certaines couleurs par exemple mais bien souvent, c’est sa sensibilité qui s’exprime.

De la même façon, il ne cherche pas à construire de perspective. Tout est là, à portée de main, offert. La nature est chez lui rayonnante, foisonnante et joyeuse.

Un regard poétique

Comme Homère : voir le beau sur le pas de sa porte

Comme Homère qui s’attache à décrire le commun, le quotidien, il célèbre une nature touchante de simplicité. Le beau n’a pas besoin d’être exceptionnel, il se trouve au pas de la porte et à nos pieds.

Cet environnement qui devrait nous être le plus familier, on le remarque soudain avec un œil frais, transfiguré. Il y a, dans ces ébats naïfs d’animaux, quelque chose d’un âge d’or, d’une innocence perdus. L’œuvre pourtant n’est à aucun moment hantée par la faute ou le regret. Elle est pure célébration.

Comme La Fontaine, commenter avec humour le quotidien

Surtout, Dom Robert me rappelle La Fontaine. Il revendique d’ailleurs cette filiation. Sa tapisserie Garden Party est d’ailleurs directement inspirée de la lecture de L’œil du Maître (livre IV, fable 21).

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Garden Party
Propriété des clichés : Abbaye d’En Calcat

Le bestiaire de Dom Robert n’est en rien semblable à celui des planches zoologiques. Chacun de ses animaux est doté de son propre caractère, perceptible au premier coup d’œil. Il ne sert pas cette fois à dénoncer les travers humains mais est bien le résultat d’une observation tendre et attentive. Ce regard affectueux et plein d’acuité permet à Dom Robert de rendre à chaque membre du groupe, du troupeau sa personnalité, son individualité.

Comme La Fontaine, Dom Robert aime tout particulièrement le monde de la basse-cour dans lequel il retrouve autant d’orgueil et d’insolence que dans la plus snob réunion humaine. C’est ainsi qu’il nomme une de ses tapisseries Les Incroyables, en référence aux Incroyables et aux Merveilleuses qui pullulent après la Révolution.

Fait de poésie, de tendresse et d’humour, l’œuvre de Dom Robert incarne bien cette valeur refuge de la nature, “la seule à ne pas mentir” selon lui.  Son œuvre rassure et ravit, comme un souvenir d’enfance, idéalisé et lointain.

Les cartons de Dom Robert : des outils de travail peu traditionnels !

Des cartons témoins d’une activité pluri-disciplinaire

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Les cartons de Dom Robert empruntent à ses autres pratiques artistiques. Ainsi, leur composition typique – une scène centrée vers le bas et cerclée d’arbres – est-elle caractéristique de l’enluminure. De même, les frises florales qu’il utilise parfois en guise de cadre sont héritées de cette technique.

Si son passage chez Ducharne est bref, il n’en imprègne pas moins durablement son traitement des motifs. Dom Robert pour son premier essai – cela lui sera signalé – traite son carton comme une étoffe fluide plutôt qu’une tenture. Ce traitement de la tapisserie est particulièrement visible sur les queues de ses paons. Ci-contre, un détail du Printemps.

L’œuvre dessiné de Dom Robert abonde. D’une vitalité et d’une simplicité rares, il ne doit pas pour autant éclipser cet autre travail graphique, préparatoire et spectaculaire. Les cartons de Dom Robert forment un ensemble à part d’œuvres codées, dont l’enchevêtrement de lignes affirmées tranche avec la vivacité de ses croquis.

Des cartons à contre-courant

Dans les années 1970, à l’initiative du plasticien Victor Vasarely, les lissiers travaillent à partir de tirages photographiques. Pas avec Dom Robert qui préfère utiliser la technique mise au point par Jean Lurçat : celle des cartons chiffrés.

Les siens sont très précis et détaillés. Il indiquent les couleurs mais aussi les techniques de tissage à utiliser. Si en tel endroit le tissage doit être uni, chiné (un mélange de fils de couleurs proches) ou piqué (les fils sont de couleurs contrastées), le carton en fait mention.

Dom Robert connaît bien le mécanisme de la basse-lisse et il en utilise toutes les possibilités. À propos de ses cartons, les lissiers racontent qu’ils fourmillaient de précieux conseils et indications.

La tapisserie, une œuvre collaborative

Dom Robert collabore avec deux ateliers privés situés à Aubusson et joue des spécialités de chacun. À l’atelier Goubely, il réserve les cartons aux couleurs les plus éclatantes, à Tabard ceux aux tons plus retenus. Ces deux ateliers, influencés par Jean Lurçat, sont à l’origine du mouvement de la tapisserie moderne.

Si l’œuvre de Dom Robert ne se rattache à aucun des mouvements de cette tapisserie nouvelle, elle est pourtant d’une importance capitale. De 1930 à 1997, l’atelier de Suzanne Goubely crée plus de 700 cartons, d’une quarantaine d’artistes. Parmi cette production, Dom Robert est l’un des cartonniers les plus représentés.

Le tissage est un processus de fabrication délicat. Le métier de basse-lisse sur lequel travaillent les lissiers d’Aubusson est horizontal. Le tissage se faisant sur l’envers, pour pouvoir nouer les fils, le carton qui sert de guide au lissier et qui est glissé sous la nappe de fils de chaîne est donc dessiné à l’envers. Cela signifie plusieurs choses :

  • le dessin du carton et celui de la tapisserie sont inversés (comme en gravure) et l’on ne verra pas le résultat avant que la tapisserie ne soit intégralement achevée et déployée.
  • Pour tout de même jauger l’avancée de leur travail, les lissiers glissent un miroir sous leur métier, ce qui leur permet de voir le morceau en cours d’exécution.
  • Cette vérification est d’autant plus importante que l’on ne peut corriger le travail que tant qu’il est sur la basse-lisse… en défaisant et recommençant tout ce qui a déjà été tissé.
  • Dans les faits, le premier modèle d’une tapisserie fait souvent office de test. Le premier exemplaire sert à corriger les cartons ou les méthodes de fabrication pour les tissages suivants.

Artiste à succès = moine en danger ?

Les trois premières tapisseries de Dom Robert – le Printemps, l’Été et l’Automne – rencontrent un franc succès et l’Été est presque aussitôt exposé au Musée des Augustins à Toulouse, puis à Paris. Ce succès rapide est grisant. Dom Robert ne se distingue pas particulièrement par son humilité ; la communauté monastique redoute que cette réussite ne mette en péril la foi du jeune prêtre.

L’exil anglais

Dès 1948, Dom Robert est envoyé en Angleterre, raffermir sa vocation monastique. Il reste dix ans au monastère de Buckfast. Adieu basse-cour (son sujet de prédilection) et papillons !

Son œuvre se fait moins sauvage, plus policée. Plus exotique aussi : il croque parfois les animaux dans les zoo et les aquariums. La seule tapisserie de Dom Robert à mettre en scène le monde marin date d’ailleurs de peu après son retour en France : Jardin de Sirènes (1961). Sa production de cartons ne cesse donc pas lors de cet exil mais ses sujets, ses compositions s’en ressentent

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Jardin de Sirènes.
Propriété des clichés : Abbaye d’En Calcat

La communauté monastique a eu tort de craindre que le succès de ses cartons ne détourne Dom Robert de sa vocation : son œuvre graphique ne fait qu’exprimer toute l’étendue de sa foi.

La vie monastique lui a permis de s’épanouir spirituellement et artistiquement. Observation du réel et contemplation de la création divine se rejoignent dans ses dessins et aquarelles.

Dom Robert témoigne de sa beauté dans ce qu’elle a de plus humble et de plus modeste, comme les évangélistes ont témoigné de la vie du Christ. Son œuvre est une louange de la Création.

Conflits et bravades : un moine toujours impetueux

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Quand Dom Robert signait encore “Frère Robert”…

Son caractère cependant reste tout aussi impétueux. Quand il revient à En Calcat en 1958, Dom Robert est plus productif, plus indépendant que jamais.

Il le prouve en 1970 lorsque le concile Vatican II suspend le titre de dom. Cette décision le concerne directement puisqu’il est réservé aux moines-prêtres. Ni une, ni deux, Dom Robert, qui jusqu’alors signait ses tapisseries “F.(rère) Robert” change de signature au profit de “Dom Robert”, pour signaler son mécontentement et sa désapprobation.

Dom Robert dessine presque jusqu’à la fin de sa vie, le 10 mai 1997. Ce n’est qu’une chute dans les escaliers, en 1994, l’empêchant de monter sur l’escabeau, qui l’éloigne définitivement des cartons.

Où voir des tapisseries de Dom Robert ?

À l’abbaye-école de Sorèze – Musée Dom Robert et de la tapisserie du XXe siècle
1, rue Saint-Martin, 81540 Sorèze (Tarn)
Ouverte tous les jours sauf le mardi, de 10h à 12h30 et de 14h à 18h.
L’accrochage change régulièrement. Vous pouvez suivre l’abbaye-école sur Instagram, Facebook et Twitter.

Si vous avez aimé cet article, si vous connaissez quelqu’un qu’il pourrait intéresser, faites-lui plaisir : envoyez-le lui. 😊

“Dans une tapisserie, on se promène, on flâne. Un détail vous conduit à un autre, un rouge mène au bleu. Tout à coup, on découvre un oiseau, un écureuil qui voulait se cacher, on en cherche d’autres, comme on va aux champignons… Pour faire court, disons que la peinture est un art d’espace tandis que la tapisserie est un art du temps…”

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