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David Roentgen, ébéniste des cours d’Europe au XVIIe siècle

Découvrez le travail de David Roentgen, ébéniste de toutes les cours d’Europe au XVIIe siècle : le fonctionnement de son atelier, sa stratégie commerciale et comment il a révolutionné la technique de la marqueterie.


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Une affaire de famille

Les Roentgen, ébénistes de père en fils

David Roentgen naît en Allemagne en 1743, de père et de grand-père ébénistes. Abraham, le père, est un artisan réputé et, dans les années 1760, David travaille pour lui.

Si Abraham est un artisan talentueux et inventif, il n’est pas fin gestionnaire et l’entreprise familiale est menacée par la ruine. En cause : un stock de meubles – le résultat de centaines d’heures de travail et d’investissements en matériaux luxueux – lui reste sur les bras. Leur style est passé de mode, ils ne trouvent pas acquéreur.

Mais David a une idée et, en 1768, il profite de la grande foire de Hambourg pour mettre son plan à exécution : proposer ce stock de meubles… à la loterie ! Les nobles et riches acheteurs se prennent au jeu et tous les tickets sont rapidement écoulés.

David sauve ainsi l’entreprise de la ruine et s’offre en même temps un joli coup de pub. Déjà, les revues et professionnels le présentent comme le chef d’atelier.

Abraham l’artisan VS David le gestionnaire : une dualité à pondérer

Ce n’est qu’en 1772 que David succède réellement à son père. Il dirige alors un atelier de 15 personnes. Sept ans plus tard, l’atelier emploie 24 artisans. En 1783, ils sont désormais 100 employés, dont 15 marqueteurs.

Si l’histoire s’est souvenue du père comme du fils, elle a tendance à présenter Abraham comme l’esprit artistique de la famille et David comme un « simple » commerçant. Il n’en est rien. David est bien plus qu’un habile gestionnaire : il renouvelle l’art de la marqueterie. On lui doit en effet l’invention de deux procédés notables.

  • Le premier consiste à polir et durcir le bois jusqu’à lui conférer un aspect semblable au marbre.
  • Le second – et non le moindre – est une nouvelle technique d’incrustation qui permet d’éviter l’ombrage des pièces au sable chaud. Un gain de temps notable et une baisse considérable du risque de voir ses morceaux de bois endommagés par la chaleur. Pour le remplacer, David utilise des pièces encore plus petites et de teintes différentes pour donner cette illusion de volume habituellement conférée par l’ombrage.

David Roentgen, un requin des affaires

Plan A : la Prusse

L’histoire commence avec son père, Abraham, pas aussi malhabile en affaires qu’on a voulu le faire croire. En effet, il obtient d’installer son atelier à Neuwied tout en étant exempté de taxes mais aussi de l’obligation d’appartenir à une guilde – qui contrôle et limite à l’époque, entre autres, le nombre d’employés qu’un atelier peut embaucher.

David profite de ces avantages mais n’entend pas s’en contenter. Son rêve est de développer son commerce vers l’Est et d’installer son atelier en Prusse.

Or, il exige une telle aide financière pour son installation et des avantages fiscaux à ce point exorbitants que les autorités prussiennes lui rient au nez : ce David Roentgen peut bien rester où il est. Après la Révolution, profitant du changement d’empereur, David tente une seconde fois sa chance. De nouveau, c’est un échec.

Plan B : Versailles

Par défaut, David se tourne vers Versailles.

Là, son ambition et sa conception très moderne du commerce se heurtent à un système économique médiéval, puissant et contraignant : la guilde. Son père avait obtenu d’y échapper à Neuwied. Vous n’allez pas tarder à comprendre tout l’intérêt de cette indépendance.

Être artisan à Paris au XVIIIe siècle : un commerce façon “ménage à trois”

La guilde : un partenaire pas commode en affaires

La guilde est une corporation regroupant des marchands ou artisans.

Elle édicte les conditions de travail à respecter – horaires, jours chômés, limitation du nombre d’ouvriers… – et contrôle la qualité de la production de ses membres en y apposant son tampon. Dans les faits, cette certification reste toutefois à relativiser étant donné la faible quantité de meubles de Roentgen retrouvés portant à la fois son estampille – sa signature – et celle de la guilde.

Au XVIIIe siècle, les conditions pour rejoindre la guilde se font plus contraignantes, dans la perspective de favoriser les dynasties d’ébénistes et de concentrer dans les mains de quelques familles les brevets d’invention.

  • Les candidats doivent désormais justifier de nombreuses années d’exercice tandis que les fils d’ébénistes ont des facilités à rejoindre la corporation – par exemple, avoir moins d’années d’expérience derrière eux.
  • Les nouveaux maîtres-ébénistes doivent également s’acquitter d’une somme conséquente pour rejoindre la guilde.

En 1780, pour poursuivre son commerce en France, David Roentgen est contraint de devenir maître-ébéniste et de rejoindre la guilde – cela lui coûtera 600 £.

Désormais, il peut sans encombre bénéficier de sa propre boutique et vendre ses meubles à Paris. La fabrication quant à elle reste localisée à Neuwied

Le marchand mercier : un intermédiaire indispensable

On dénombre au XVIIIe siècle plus de 300 ébénistes… dans le seul faubourg Saint-Antoine, l’une des trois zones de concentration des artisans du meuble dans la capitale. C’est là qu’est installée l’enseigne de David Roentgen.

Or, ce sont les deux premières zones – les quartiers du Louvre et des Gobelins – qui sont fréquentés par les nobles. Pour faire la passerelle entre cette zone pleine de créativité et la noblesse, il faut un intermédiaire : le marchand-mercier.

Architectes, décorateurs, tapissiers… Ces hommes font le commerce de produits de luxe. Leur guilde ne les autorise pas à créer… mais à concevoir et passer commande aux artisans, si.

Roentgen a besoin de cet intermédiaire, bien moins pour être introduit auprès des riches commanditaires que pour rester informé des dernières modes et idées en vogue.

À Neuwied, qui travaille à l’atelier ?

Un atelier, ça fait quelle taille ?

Il est florissant. On a vu, au fil des années, la masse salariale croître jusqu’en 1783 où il compte 100 ouvriers représentant 26 corps de métiers. Il faut bien avoir conscience que si ces meubles ne portent que l’estampille de Roentgen, ils sont le fruit d’un travail collectif.

L’atelier réunit en vérité une multitude d’artisans et de professions. On y croise bien entendu des ébénistes et des marqueteurs mais aussi peintres, doreurs, laqueurs, sculpteurs, bronziers…

En parlant de bronze, le saviez-vous ?
Pour réaliser un seul de ces bronzes dorés qui ornent souvent les angles d’un meuble, l’intervention de quatre professionnels est nécessaire :

  • le sculpteur,
  • le mouleur,
  • le fondeur,
  • le doreur-ciseleur.

Chacun intervient lors d’une étape de la création et effectue un travail spécialisé.

Deux collaborateurs de marque pour les productions exceptionnelles

Outre cette masse d’artisans qui travaille sous ses ordres, Roentgen a l’intelligence de s’entourer de deux collaborateurs qui vont grandement contribuer à sa renommée.

Januarius Zick est cartoniste, c’est-à-dire qu’il prépare la trame des tapisseries (exactement comme Dom Robert !). C’est grâce à son talent de dessinateur et à sa minutie que David peut se soustraire à la technique de l’ombrage au sable. C’est à lui que l’on doit les compositions – pastorales, chinoiseries ou scènes de la comedia dell’arte – qui charmeront l’Europe.

Plus encore que Januarius Zick, c’est Peter Kinzig, horloger de génie, que l’on retient.

C’est à lui que l’on doit le mécanisme du cabinet/pendule/boîte à musique vendu pour une somme astronomique à Louis XVI, grand amateur d’horloges.

C’est lui qui invente également, à l’effigie de Marie-Antoinette dit-on, la joueuse de tympanon, sommet technique de l’époque et capable de jouer huit airs. Présentée à Versailles en 1784, elle est acquise par la reine l’année suivante. Elle est aujourd’hui conservée au musée des Arts et Métiers.

Rester à la mode loin des cours d’Europe : la stratégie de Roentgen

Pourquoi pas l’Allemagne ?

Au XVIIIe siècle, l’Allemagne est pauvre et protestante. On est donc loin du faste catholique que l’on peut voir à Versailles.

Les Roentgen font d’ailleurs partie d’un mouvement protestant, les frères Moraves. Scandalisés par les richesses de l’Église, ces derniers prônent une vie austère qui, on le devine, s’accorde mal avec le succès financier et le commerce luxueux des Roentgen. Toute sa vie, David lutte pour concilier sa foi et son succès économique et apaiser les tensions avec le reste de la communauté.

Faute de disposer d’une clientèle « de proximité », David cherche donc ses clients à l’étranger et déploie son commerce dans la plupart des cours importantes d’Europe. Une telle envergure n’a toutefois rien d’exceptionnel : à la même époque, l’ébéniste Oeben diffuse sur tout le continent un almanach présentant son travail.

En 1774, David effectue son premier voyage d’affaires à Paris. Il y rencontre Charles de Lorraine, oncle de Marie-Antoinette et gouverneur des Pays-Bas, qui lui achète un fabuleux cabinet.

En 1780, Roentgen devient mécanicien-ébéniste du roi et de la reine de France. Un an plus tôt, il était nommé fournisseur ordinaire de la cour de Prusse.

En 1783 : premier voyage à la cour de Russie. Non seulement Catherine II s’acquitte de la somme demandée pour le meuble qui lui est présenté (15 000 roubles), mais elle offre encore à Roentgen 5 000 roubles supplémentaires ainsi qu’une tabatière en or. Deux ans plus tard, il est mécanicien-ébéniste de la cour de Russie.

Un réseau d’informateurs

Les meubles de Roentgen seront toujours produits à Neuwied puis expédiés auprès des acheteurs grâce à des entrepôts dont il dispose, disséminés dans toute l’Europe.

Là, des correspondants gèrent les stocks et informent David de l’évolution des tendances car, isolé en Allemagne, il ne sait si sa production est adaptée à la mode de chacune des cours qu’il fournit.

Les motifs surtout évoluent plus vite que les formes et une première révolution stylistique, plus tardive en Allemagne (dans les années 1770) que dans le reste de l’Europe, joue des tours à l’ébéniste.

En effet, lors de son premier voyage en France, un an plus tôt, David a pu prendre la mesure de l’écart de style qu’il existait entre l’Allemagne et la France. Le meuble qu’il avait spécialement conçu pour Marie-Antoinette, s’il est tout à fait dans l’air du temps en Allemagne, est passé de mode en France.

Plutôt que de s’humilier avec cet objet peu pertinent quoique luxueux, Roentgen le remporte à Neuwied où il met au point un nouvel meuble à présenter à la cour de France. Cette mésaventure montre bien à quelle point la mode peut évoluer rapidement et n’est pas uniforme en Europe, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Désormais, David prendra soin de toujours s’entourer d’intermédiaires pour rester informé des dernières tendances.

Des meubles conçus pour être transportés

Les meubles de David Roentgen sont fragiles et pourtant, ils doivent voyager à travers l’Europe entière. Dans le temps que lui accordent ses acheteurs pour livrer sa production, David doit compter avec son transport. En conséquence, il ne se cesse de courir après le temps. Pour en gagner, il déploie toute son inventivité.

C’est d’abord la difficulté de l’ombrage au sable qu’il contourne. Puis, c’est le transport des meubles qu’il améliore et sécurise.

Une lettre adressée à l’atelier fait état des difficultés que rencontre une table à passer le pas d’une porte ? Qu’à cela ne tienne, David conçoit des meubles démontables, comme cette table dont les pieds se fixent sous la ceinture une fois détachés. Une vis se bloque lorsque pieds et ceinture sont alignés, empêchant ces derniers d’être endommagés lors du transport.

Le style “David Roentgen”

Une production qui évolue avec les modes

De 1755 à 1775, c’est le style « à la grecque » qui prédomine. Étroitement liée aux fouilles d’Herculanum et de Pompéi, entreprises respectivement en 1718 et 1748, cette nouvelle esthétique doit aussi beaucoup aux publications qui font suite au Grand Tour, ce long voyage destiné à parfaire l’éducation des nobles. Winckelmann publie son récit en 1746, le comte de Caylus entre 1752 et 1757, Charles Nicolas Cochin en 1754.

En 1775, premier revirement stylistique : chinoiseries, pastorales, motifs floraux et scènes de théâtre envahissent ses meubles. On parle de style Louis XVI, bien qu’il doive peu au roi et tout à la jeune reine Marie-Antoinette.

En 1780, second revirement et adieu le style rococo ! David délaisse quelque peu la marqueterie au profit de placages unis et contrastés.

Les bronzes viennent souligner la structure de ces meubles. Les formes droites, les lignes rigides et les placages géométriques sont caractéristiques du style néo-classique.

Thèmes et variations

David produit des meubles en petites séries et pourtant, pas deux ne sont identiques. En fonction du goût de ses clients et de leurs moyens financiers, il introduit dans chaque modèle de légères variations.

Au lieu de l’ivoire, il utilise l’os, telle essence est remplacée par telle autre, un motif change de place. Certaines variations sont conçues sur mesure.

Pour Catherine II, grande amatrice de chiens et dont les ambitions humanistes sont bien connues, David fait réaliser pour le premier meuble qu’il lui présente un décor représentant Apollon sur le Mont Parnasse, un sphinx – symbole de la sagesse féminine – et enfin, un portrait de Zémire, le chien préféré de l’impératrice. Les petites attentions font mouche : Catherine II devient la cliente la plus importante de l’atelier.

Meubles spécialisés et meubles bibelots

Entre les règnes de Louis XIV et de Louis XVI, c’est tout le mobilier moderne qui est inventé. Loin du faste du Roi Soleil, le style rococo se caractérise par sa dimension intime et maniériste.

On cherche à concevoir des meubles confortables et pratiques, d’où une forme de spécialisation et une recherche du gain de place : on meuble des espaces privés, non d’apparat.

Cette recherche donne naissance aux meubles à transformations, qui dévoilent leurs secrets quand on en active les mécanismes.

Le XVIIIe siècle se passionne pour les automates en général et rêve de créer un être artificiel, animé seulement par des rouages. Dans un tel contexte, on comprend le succès rencontré par la joueuse de tympanon de Kinzig.

Cette vogue pour les meubles mécaniques donne naissance, dans les années 1760, à un nouveau courant : des meubles mécaniques mais sans utilité aucune, meubles prestidigitateurs, faits pour épater la galerie.

C’est le cas par exemple des cabinets conçus pour Louis XVI et Charles de Lorraine, qui disait du sien : « Cet ouvrage est si curieux et composé qu’il n’y a rien dedans ».

Révolution française : clap de fin pour David Roentgen

À la Révolution, en dépit de son statut d’étranger, les biens de Roentgen sont confisqués. C’est la débâcle qui commence. En 1793, il ferme son atelier, que les armées révolutionnaires mettent à sac, et fuit pour la Prusse, soutenu par les frères Moraves. C’en est fini de la production de Neuwied.

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