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Mon endroit préféré, c’est chez toi

Petite, ma fête préférée était Halloween. Pas pour les bonbons mais parce que c’était la seule occasion de l’année d’entrer chez des inconnus, de voir comment ils vivaient. Dans ma petite ville de banlieue, c’était particulièrement exaltant : je croisais régulièrement les mêmes visages, je m’étais fait une idée de leur mode de vie et, enfin, je pouvais confronter mes hypothèses à la réalité. Je suis une voyeuse et j’adore vérifier que l’intérieur des gens correspond à l’idée que je m’en fais.

Ce petit vice a grandi avec moi. De honte, il est devenu un plaisir secret. Contre toute attente, mon déménagement à Paris fut du pain béni : on n’imagine pas le nombre de personnes qui y vit sans rideau ! En fin de compte, les intérieurs qui se dérobaient à mes regards en banlieue, protégés qu’ils étaient par les jardins et les grilles, ici me sautent aux yeux. Entre les vis-à-vis, les appartements au rez-de-chaussée et le métro aérien, je m’en donne à coeur joie ! Mon spot préféré : la ligne 6, autour de La Motte-Picquet-Grenelle.

Peu à peu, j’ai éduqué mon regard. J’ai appris à saisir rapidement tout ce qui nous est habituellement soustrait. À repérer et apprécier les détails, les beaux objets, les belles matières.

Quels plaisirs j’en retire ? Celui de voir de belles choses est bien le dernier, autrement je me contenterais de feuilleter des catalogues design et de visiter les antiquaires ! J’ai quelques fois surpris des intérieurs exceptionnels, des salons du XVIIIème chargés de boiseries et de tableaux, des forêts luxuriantes qui envahissent toits et balcons, des chambres où les murs disparaissent sous les posters et dévoilent les passions, des tentures chatoyantes se substituer aux murs et me conduire vers des univers lointains. Mais ce n’est pas là le principal plaisir.

Dérober cette intimité est avant tout un jeu, une jouissance de l’esprit ; nos intérieurs en disent beaucoup sur nous, nos goûts, nos habitudes. Depuis mes jeunes années en banlieue la nature du plaisir a quelque peu évolué. Il ne s’agit plus de vérifier une adéquation mais de dresser le portrait-robot de l’habitant. Chaque détail devient signifiant mais tous ces indices ne s’appuient que sur la rêverie et l’imagination. Je suis détective du fantasme.

Je vous parle d’intérieurs vides. Mon regard est-il aussi intrusif quand la vie les anime ? Je crains que oui… Ces silhouettes lointaines, ces ombres chinoises et muettes souvent, au-delà de leurs gestes quotidiens, si faciles à décoder, racontent une histoire. Elles racontent pour elles seules – et pour moi.

Qui tranche ses poivrons et se trémousser. Qui s’adosse à la porte, dès le seuil passé. Qui, pris soudain de mélancolie, s’éloigne un instant de la fête. Qui, du haut de son appartement haussmannien, méprise la foule du boulevard. Qui croise mon regard et le soutient avec effronterie car je suis loin d’être la seule voyeuse de Paris…

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