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La villa Cavrois de Robert Mallet-Stevens

Il y a quelques mois, avec la promo Gestion du Patrimoine Culturel de Paris 1, nous avons fait un voyage de classe dans le Nord. J’ai déjà brièvement raconté nos étapes à Saint-Omer (ses musées, sa bibliothèque) et dans le bassin minier, récemment inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. Je n’ai rien dit en revanche de notre arrêt à Croix et pour cause : on m’a appris à toujours garder le meilleur pour la fin. C’est parti donc pour un compte-rendu de notre visite à la villa Cavrois, réalisée par Robert Mallet-Stevens, avec le meilleur guide de tous les temps : Terence !

Mallet-Stevens et ses contemporains : différences de styles

L’église Notre-Dame du Raincy.

Pour commencer, mettons les choses à plat. Le style moderniste, celui de Mallet-Stevens, ce n’est pas de l’Art Déco. La différence tient dans l’emploi de l’ornement. L’Art Déco prône une utilisation rationalisée de ce dernier tandis que l’esprit moderniste, plus épuré, a tendance à en faire abstraction. Ce qui prime pour Mallet-Stevens, ce n’est pas la décoration mais bien la fonctionnalité et l’efficacité de sa production.

Seconde distinction – ô combien nécessaire – : celle entre Mallet-Stevens et Le Corbusier. Attention à ne pas les confondre, ça fâche beaucoup Terence ! Le Corbusier, s’il a lui aussi une approche rationnelle de l’architecture, se rattache à un autre courant artistique : le brutalisme, qui naît avec la découverte à la fin du XIXème siècle du béton armé. Perret est l’un des représentants majeurs du brutalisme, notamment avec l’exemple du Havre ou de l’église Notre-Dame du Raincy, la bien nommée « Sainte Chapelle du béton armée ».

L’intérieur de l’église du Raincy.

Bon à savoir : les fenêtres sont un point de discorde majeur entre Auguste Perret et Le Corbusier. Quelle forme leur donner ? Quand Perret se prononce en faveur d’un format portrait, Le Corbusier défend bec et ongle le format paysage. Mallet-Stevens coupe la poire en deux. Les fenêtres au format portrait sont réservées aux escaliers, celles au format paysage aux pièces à vivre. Cela se vérifie sur la villa Cavrois comme sur ses immeubles parisiens, dans les 14ème et 16ème arrondissements. Amusez-vous à déchiffrer à en déchiffrer les façades : vous verrez que ce n’est pas difficile. L’agencement de la maison se lit aisément de l’extérieur : à chaque pièce correspond une fenêtre.

Les inspirations de Mallet-Stevens

Mallet-Stevens, ce n’est donc ni le style de Perret, ni celui de Le Corbusier. Ses inspirations sont à chercher ailleurs. Auprès de Josef Hoffmann, l’architecte sécessionniste Viennois qui fait la jonction entre l’Art Nouveau et l’Art Déco. Fait amusant : Hoffmann a notamment réalisé le palais Stoclet à Bruxelles… pour l’oncle de Mallet-Stevens ! Franck Lloyd Wright est une autre source d’inspiration essentielle de Robert Mallet-Stevens. Le Français admire son homologue américain depuis longtemps. Quand Lloyd Wright se rend en France, en 1910, Mallet-Stevens lui consacre un article. Et quand on observe la Robie House réalisée par Wright en 1909, il est évident que Mallet-Stevens avait ce modèle en tête au moment de concevoir la villa Cavrois. De ces deux illustres modèles, notre architecte retient la simplification des formes.

La commande de Paul Cavrois

La villa Cavrois, comme son nom l’indique, est une commande de Paul Cavrois, industriel du Nord de la France qui a fait fortune dans le commerce de tissus. Logique, quand on sait qu’avant la Première Guerre Mondiale, Roubaix était le centre mondial du marché de la laine.

En 1923, l’épouse de Paul Cavrois met au monde deux enfants, des jumelles. Le couple a désormais sept enfants et la famille commence à se sentir à l’étroit. Monsieur Cavrois passe donc commande d’une maison. En 1925, les plans sont prêts et représentent… une maison dans le plus pur style normand ! Comment est-on passé d’une maison à caractère régionaliste à la création de Mallet-Stevens ?

C’est qu’en 1925 a lieu une manifestation déterminante dans l’évolution des styles : l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Paul Cavrois s’y rend pour le travail et y découvre cinq pavillons imaginés par Mallet-Stevens – qui a notamment réalisé le hall du pavillon de l’ambassade française. Intrigué par ces constructions modernes, l’industriel abandonne son projet et suit le jeune architecte sur plusieurs chantiers – notamment celui de la future rue Mallet-Stevens, dans le 16ème arrondissement, qui occupe notre architecte de 1925 à 1929. Ce n’est finalement qu’en 1930 qu’est donné le premier coup de pioche à Croix mais ensuite, la construction se fait extrêmement vite : en 1932 déjà, la villa Cavrois est inaugurée à l’occasion du mariage de la fille aînée de Paul Cavrois.

Arrivée à la villa Cavrois.

Si le style de Mallet-Stevens est résolument moderne, le plan de la villa Cavrois s’appuie sur une base classique. La villa est conçue comme un château, avec deux ailes : la première pour le couple Cavrois, l’autre pour leurs enfants et serviteurs. C’est le grand projet de Paul Cavrois : loger sous le même toit lui-même, sa progéniture et son personnel – traditionnellement relégué dans une dépendance à cette époque. La villa Cavrois, ce sont donc 1 800 m² habitables répartis sur deux ailes, des pièces à vivre orientées vers le Sud (vue la température qu’il fait en octobre, toute source de chaleur supplémentaire est bonne à prendre). C’est également un parc, immense à l’origine – 4 hectares – et un miroir d’eau, que Le Nôtre n’aurait pas renié. Enfin, il est bon de savoir que le plan de la villa Cavrois repose sur sept principes : l’air, la lumière, le travail, le sport, le confort, l’hygiène et l’économie. L’hygiénisme est une préoccupation majeure de l’époque et cela se ressent dans l’énumération de ces sept principes.

L’intérieur de la villa

En préambule, j’aimerais rappeler que Mallet-Stevens n’est pas uniquement un architecte. Dans le cas de la villa Cavrois, c’est encore lui qui a conçu et réalisé les jardins, les décors et le mobilier. On peut légitimement dire que la maison constitue une forme d’œuvre d’art totale.

Du mobilier signé Mallet-Stevens.

Avant d’être architecte, Mallet-Stevens crée des décors de cinéma. Il conçoit donc l’intérieur de la villa Cavrois comme l’espace où mettre en scène le mode de vie bourgeois. Le décor de chaque pièce est ajusté en fonction du standing de ses occupants. À chaque habitant son type de matériau, ses coloris. Ne perdez pas de vue que la réalisation de l’habitation doit, selon Mallet-Stevens, répondre à des critères fonctionnels. Fonctionnalité qui repose, en partie, sur l’aspect visuel et la lisibilité de la maison.

Le « coin cheminée » de la villa Cavrois, digne de celui d’un décor de cinéma.

Ainsi, les pièces bleues – la couleur de la Vierge Marie – sont les espaces dédiés aux filles du couple. Le jaune en revanche est attribué aux enfants mâles de Paul Cavrois. Les couleurs, posées en aplats, disent la filiation qui existe entre Mallet-Stevens et le mouvement artistique né en 1917, De Stilj. Les essences de bois sont réparties également entre les pièces. Le bureau de Monsieur Cavrois s’inspire des cabines de paquebot ; son fumoir est plaqué d’acajou. Le boudoir de Madame est décoré de sycomore. Dans la chambre des époux, c’est le palmier qui est à l’honneur.

Le rationalisme de Mallet-Stevens ne se traduit pas uniquement dans l’usage de la couleur. Il s’exprime aussi dans la structure de la maison. Pour limiter au maximum les déplacements du personnel au sein de la maison, les quatre chambres des domestiques sont installées juste derrière la cuisine et dans l’aile des enfants. Le couple Cavrois peut vivre tranquille, sans être dérangé par les cris, les jeux ou les allées et venues incessantes de leurs domestiques.

La salle de jeux des enfants, que l’on peut transformer en salle de spectacle.

 

 

Penchons-nous un peu plus près de la cuisine. Rien ne vous surprend ? Bien vu : il y a trois robinets. Le premier pour l’eau chaude, le second pour l’eau froide. Le troisième distribue l’eau récupérée sur le toit-terrasse. Moins calcaire que l’eau distribuée par la ville de Croix, elle sert notamment à faire la vaisselle.

Pour offrir à ses pièces d’impressionnantes ouvertures sur l’extérieur, Mallet-Stevens adopte le plan libre. Ce ne sont pas les murs qui portent le poids de la maison mais des poteaux – c’est le même principe qui sera adopté au centre Pompidou. Le confort de la maison, on l’a dit, est également ses yeux – et à ceux de son commanditaire – essentiel. Ainsi, toutes les pièces bénéficient des dernières avancées techniques : électricité (il y a des haut-parleurs littéralement dans chaque pièce pour diffuser la radio), chauffage au fuel et non au charbon.

La villa Cavrois en danger

Madame Cavrois meurt en 1987. Ses enfants sont peu attachés à la villa, qu’ils vendent avec tous ses meubles. Problème : la maison est cédée à un promoteur immobilier qui veut la raser pour construire des immeubles en lieu et place de ce petit palais. Le maire de Croix, conscient de la valeur historique de l’habitation, bloque le projet. En parallèle, une association s’active pour faire reconnaître l’intérêt de la villa Cavrois à plus grande échelle. Leurs efforts sont couronnés de succès et, le 12 décembre 1990, la maison est classée au titre des monuments historiques. Furieux de voir ses projets ainsi contrés, le promoteur laisse la maison à l’abandon et son état se détériorer. S’ensuivent : des squats à répétition et un délabrement inéluctable, jusqu’au rachat de la villa par l’État en 2001.

La fresque qui ornait la salle à manger des enfants n’a pas été retrouvée. On en ignore les couleurs, une reproduction en noir et blanc, réalisée à partir des photographies d’époque, a donc été posée à sa place.

Entre 2001 et 2015 – date de son ouverture au public – que se passe-t-il dans la villa Cavrois ? Eh bien on retape tout. Vraiment tout. Il ne reste rien de la splendeur d’antan, tout est à refaire. Le hic, c’est que Mallet-Stevens a demandé à ce que toutes ses archives soient détruites à sa mort, survenue en 1945. Les restaurateurs ne bénéficient donc pas de plans pour restituer la villa dans son aspect d’origine. La presse va leur porter secours. L’inauguration d’un  monument pareil est couverte par les journaux, photographies à l’appui. Mallet-Stevens lui-même rédige un article en 1934, paru dans la revue « L’Architecture aujourd’hui » dans lequel il décrit la villa. C’est donc sur ce corpus que les restaurateurs s’appuient pour restituer la villa à l’identique. 23 millions plus tard, c’est chose faite : elle est belle comme au premier jour.

Un autre chouette article sur la villa Cavrois lors de sa réouverture par Joh Peccadille, du blog Orion en Aéroplane.

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