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La taxidermie a de l’avenir !

Dans les années 90, la taxidermie connait un regain d’intérêt ; à partir de 1992 très exactement, lorsque Thomas Grunfeld produit sa série Misfits. L’animal, de premier sujet artistique de l’homme, est devenu son matériau. Les artistes ont recours à la taxidermie à la fois pour sa vérité, la réalité de l’animal et pour transmettre un message. Dans cet article, je délaisse volontairement les grandes stars du monde de l’art qui utilisent la taxidermie. Ici, je vous présente mes coups de cœur. Vous trouverez tout de même une petite sélection de ces artistes très médiatisés en fin d’article. Pour en découvrir encore d’autres, plus confidentiels, on se retrouve sur ma page Facebook !

Les artistes font appel à la taxidermie pour mêler l’authentique à l’artificiel, l’art à la nature. Jean-Luc Maniouloux utilise de véritables insectes pour dénoncer notre vie citadine aseptisée. En provoquant, avec beaucoup d’humour, une intrusion animale dans l’environnement  humain, il offre à la nature de reprendre ses droits.

Delphine Gigoux-Martin

Delphine Gigoux-Martin propose également des œuvres qui allient humour et poésie. Dans La Vague de l’océan, un renard s’essaie au vol mais est rapidement rattrapé par la réalité : il s’écrase contre le mur dans une position comique. Pour donner corps à cette malheureuse tentative, l’artiste utilise trois taxidermies de renards ; chacune fige une étape du vol plané. L’artiste ne cherche pas à faire illusion, à aucun moment elle ne dissimule la mort de l’animal. Les yeux des renards paraissent clôts –  en vérité ils n’en ont pas – comme si une main avait fermé leurs paupières à tout jamais.

 

Delphine Gigoux-Martin, La Vague de l’océan, Musée de l’Abbaye de Sainte-Croix, Les Sables d’Olonne, février 2011 Crédit photo : Frédéric Delpech

 

Delphine Gigoux-Martin n’insuffle pas la vie mais le mouvement. La décomposition dont il fait l’objet rappelle la chronophotographie. En même temps que le renard, une vague s’élève dans les airs. Delphine Gigoux-Martin allie plusieurs matériaux, techniques et dimensions. Le corps du renard s’inscrit dans un dessin au fusain, étrange décors pour cette bestiole dont on ne sait comment elle a atterri là. Le dessin semble se moquer des dioramas du XIXème siècle qui rendaient compte de l’environnement naturel de l’animal. C’est ce décalage entre l’animal, son attitude et son environnement qui éveille l’imagination. L’artiste détourne tous les principes de la taxidermie : elle ne cultive pas l’illusion de la vie et place l’animal dans une situation tout à fait inédite, sans rapport avec son mode de vie

Noortje Zijlstra

Noortje Zijlstra profite des réactions de choc et de dégoût que provoque la taxidermie pour transmettre ses idées. Cette artiste néerlandaise et végétalienne veut sensibiliser le public à son alimentation. Elle mène deux combats : contre le sucre et en faveur du végétalisme.

Chaque année, on ingère en moyenne 35 kilos de sucre. Vous n’en aviez pas conscience ? C’est normal, 85% de ce sucre est dit « caché », le consommateur ne sait pas qu’il le mange. Cette situation offusque Noortje Zijlstra. Son travail est d’une efficacité redoutable. Elle recouvre des rats naturalisés de petites billes de sucre, habituellement utilisées pour décorer les pâtisseries. Le contraste est on ne peut plus brutal. Le dégoût et la peur qu’inspire le rat sont renforcés par ceux qu’inspire la taxidermie. Pourtant, les animaux ainsi parés semblent appétissants. La suite du raisonnement coule de source, le spectateur s’interroge : a-t-il envie de ce sucre au point de mettre le rat dans sa bouche ?

Noortje Zijlstra, Sugar takes over the world Crédit photo : Noortje Zijlstra

La seconde œuvre adopte une approche encore plus directe. Elle défend cette fois le principe du végétalisme. En présentant les cuisses de poulet encore couvertes de leur duvet, l’artiste rappelle que ces aliments ont été, il n’y a pas si longtemps, des animaux vivants. Mignons qui plus est.

Noortje Zijlstra, Afgeprijsd Crédit photo : Noortje Zijlstra

Claire Morgan

Claire Morgan, The Colossus, 2012 Crédit photo : courtesy Galerie Karsten Greve

Claire Morgan utilise des animaux naturalisés parce qu’ils ont été de véritables animaux mais elle interroge également notre rapport à la nature. D’un point de vue esthétique, ses œuvres sont superbes : aériennes et harmonieuses… Pourtant, elles questionnent : est-ce bien ainsi que la nature doit se présenter ? Jusqu’où ira la volonté des hommes de l’ordonner et la contrôler ? Soudain, cette parfaite symétrie, cet ordonnancement irréprochable paraissent contre-nature, une violence faite à l’environnement.

Claire Morgan ne s’arrête pas là. Elle dénonce également les catastrophes dont l’homme est responsable et qui menacent l’environnement. Ainsi, pour représenter une marée noire, elle confine un cygne naturalisé au cœur d’une sphère constituée de bouts de plastique qui symbolisent la mer. À la légèreté de l’œuvre s’oppose violemment la pesanteur et l’engluement que provoque la marée noire. Cette dernière fait de la mer une prison, un piège mortel pour les oiseaux. Contre toute attente, le cygne semble bien étouffer au cœur de cette structure à la fois si légère et oppressante.

Julien Salaud

Pour finir en beauté : mon favori, Julien Salaud. Pour la première fois, le message dont il s’agit, s’il s’adresse bien à l’homme, ne le concerne pas. Julien Salaud ne cède pas à l’anthropocentrisme. Tout au long du processus créatif, l’animal reste au cœur de sa pensée. Son parcours est atypique. Il étudie d’abord la biologie puis travaille plusieurs années en Guyane avant de faire son entrée dans le monde de l’art.

Julien Salaud, Constellation de la Chevrette Crédit photo : Thierry Ehrmann

Le message transmis par ses œuvres se distingue de deux façons. D’abord, on ne peut le traduire verbalement ; rien ne peut se substituer au face-à-face avec l’œuvre. Cela tient à une raison simple : ce message ne consiste pas tant en un discours qu’en une émotion. Julien Salaud défend une « écologie émotionnelle » inspirée des peuples Amérindiens. Ces derniers entretiennent un lien très fort avec la nature où trouve refuge l’esprit de leurs ancêtres. Sa technique est précieuse. Plus que d’une seconde peau, c’est d’une armure délicate que Julien Salaud couvre ses animaux. Il les transforme en joyaux ou en des dieux anciens et mystérieux. Perles de rocaille, fils et clous… Forment une barrière protectrice entre l’homme et l’animal. Ce dernier matériau me semble particulièrement intéressant. Les taxidermistes eux-aussi utilisent des clous pour ajuster la peau au mannequin de l’animal. D’outil, l’objet devient ornement.

Je vous encourage vivement à lire la notice à son sujet rédigée par deux élèves de l’Ecole du Louvre, à l’occasion de la FIAC 2013. Sur une feuille format A4, tout est dit, avec intelligence, sensibilité et talent.

Vous en voulez encore ?

Voici quelques artistes qui ont recours à la taxidermie :

Thomas Grunfeld

Jan Fabre

Damien Hirst

Daniel Firman

Maurizio Catellan

Ghyslain Bertholon

Pascal Bernier

Annette Messager (vous pouvez voir son Repos des Pensionnaires au Centre Pompidou… de Metz !)

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