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Roentgen, ce requin des affaires

On l’a vu lors du premier épisode, avec son entrée fracassante dans le monde des affaires, David Roentgen est un fin commerçant. Et vous ignorez encore à quel point…

Versailles, plan B

L’histoire commence avec son père, Abraham, pas aussi malhabile en affaires qu’on a voulu le faire croire. En effet, il obtient d’installer son atelier à Neuwied tout en étant exempté de taxes mais aussi de l’obligation d’appartenir à une guilde – qui contrôle et limite à l’époque, entre autres, le nombre d’employés qu’un atelier peut embaucher. David profite de ces avantages mais n’entend pas s’en contenter. Son rêve, c’est de développer son commerce vers l’Est et d’installer son atelier en Prusse. Or, il exige une telle aide financière pour son installation et des avantages fiscaux à ce point exorbitants que les autorités prussiennes lui rient au nez : ce David Roentgen peut bien rester où il est. Après la Révolution, profitant du changement d’empereur, David tente une seconde fois sa chance. De nouveau, c’est un échec.

Par défaut, David se tourne vers Versailles. Là, son ambition et sa conception très moderne du commerce se heurtent à un système économique médiéval, puissant et contraignant : la guilde. Son père avait obtenu d’y échapper à Neuwied. Vous n’allez pas tarder à comprendre tout l’intérêt de cette indépendance.

Meuble à transformation par Abraham et David Roentgen

La guilde est une corporation regroupant des marchands ou artisans. Elle édicte les conditions de travail à respecter – horaires, jours chômés, limitation du nombre d’ouvriers… – et contrôle la qualité de la production de ses membres en y apposant son tampon. Dans les faits, cette certification reste toutefois à relativiser étant donné la faible quantité de meubles de Roentgen retrouvés portant à la fois son estampille – sa signature – et celle de la guilde.

Au XVIIIe siècle, les conditions pour rejoindre la guilde se font plus contraignantes, dans la perspective de favoriser les dynasties d’ébénistes et de concentrer dans les mains de quelques familles les brevets d’invention. Les candidats doivent désormais justifier de nombreuses années d’exercice tandis que les fils d’ébénistes ont des facilités à rejoindre la corporation – par exemple, avoir moins d’années d’expérience derrière eux. Les nouveaux maîtres-ébénistes doivent également s’acquitter d’une somme conséquente pour rejoindre la guilde. En 1780, pour poursuivre son commerce en France, David Roentgen est contraint de devenir maître-ébéniste et de rejoindre la guilde – cela lui coûtera 600 £. Désormais, il peut sans encombre bénéficier de sa propre boutique et vendre ses meubles à Paris. La fabrication quant à elle reste localisée à Neuwied.

Le commerce à Paris : un ménage à trois

On dénombre au XVIIIe siècle plus de 300 ébénistes… dans le seul faubourg Saint-Antoine, l’une des trois zones de concentration des artisans du meuble dans la capitale. Les deux premières zones – les quartiers du Louvre et des Gobelins – sont fréquentés par les nobles. Le faubourg, plus que des artisans, réunit les ouvriers du secteur, souvent réduits à la misère. Or, c’est ici qu’est installée l’enseigne de Roentgen. Pour faire la passerelle entre cette zone pleine de créativité et la noblesse, il faut un intermédiaire : le marchand-mercier.

Table à musique

Architectes, décorateurs, tapissiers… Ces hommes, dont Diderot disait méchamment qu’ils étaient « marchands de tout, faiseurs de rien », font le commerce de produits de luxe. Comme le philosophe le dit si bien, leur guilde ne les autorise pas à créer… mais concevoir et commander, ils le peuvent. À une époque où les ébénistes ne bénéficient pas d’une formation artistique et se trouvent souvent démunis face aux exubérantes commandes de leurs riches clients, disposer d’un intermédiaire qui connaisse leurs besoins et goûts – qu’il façonne parfois lui-même – est un atout de taille. On peut dire du marchand-mercier qu’il tire profit du vide laissé par l’absence de dirigisme royal pour rendre indispensable sa profession d’intermédiaire. Non seulement il anticipe et traduit les besoins de la noblesse mais encore, en tant que concepteur, il est à l’origine des nouvelles formes et tendances stylistiques. Roentgen a besoin de cet intermédiaire, bien moins pour être introduit auprès des puissants que pour rester informé des dernières modes et idées en vogue.

De retour à Neuwied, comment se porte l’atelier ?

Il est florissant. On a vu, au fil des années, la masse salariale croître jusqu’en 1783 où l’on dénombre 100 ouvriers et 26 corps de métiers. Il faut bien avoir conscience que si ces meubles ne portent que l’estampille de Roentgen, ils sont le fruit d’un travail collectif. L’atelier réunit en vérité une multitude d’artisans et de professions.

On y croise bien entendu ébénistes et marqueteurs mais aussi peintres, doreurs, laqueurs, sculpteurs, bronziers… En parlant de bronze, pour réaliser un seul de ces bronzes dorés qui ornent souvent les angles d’un meuble, l’intervention de quatre professions est nécessaire : le sculpteur, le mouleur, le fondeur et le doreur-ciseleur. Chacun intervient lors d’une étape de la création et effectue un travail spécialisé.

Au château de Maisons-Laffitte : billard marqueté orné de bronzes dorés. Cette œuvre n’est pas de Roentgen.

Outre cette masse d’artisans qui travaillent sous ses ordres, Roentgen a l’intelligence de s’entourer de deux collaborateurs qui vont grandement contribuer à sa renommée. Januarius Zick est cartoniste, c’est-à-dire qu’il prépare la trame des tapisseries (exactement comme Dom Robert !). C’est grâce à son talent de dessinateur et à sa minutie que David peut se soustraire à la technique de l’ombrage au sable. C’est à lui que l’on doit les compositions – pastorales, chinoiseries ou scènes de la comedia dell’arte – qui charmeront l’Europe.

Plus encore que Januarius Zick, c’est Peter Kinzig, horloger de génie, que l’on retient. C’est à lui que l’on doit le mécanisme du cabinet/pendule/boîte à musique vendu pour une somme astronomique à Louis XVI, grand amateur d’horloges et de mécanismes. C’est lui qui invente également, à l’effigie de Marie-Antoinette dit-on, la joueuse de tympanon, sommet technique de l’époque et capable de jouer huit airs. Présentée à Versailles en 1784, elle est acquise par la reine l’année suivante. Elle est aujourd’hui conservée au musée des Arts et Métiers.

David Roentgen est donc à la tête d’un commerce prospère. Comment l’adapte-t-il aux exigences des différentes cours européennes ? Vous le saurez la semaine prochaine

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