david-roentgen-ebeniste-cours-europe-xviii-e-siecle-table-jeux-demontable

Roentgen, ébéniste de l’Europe

Les meubles de Roentgen seront toujours produits à Neuwied puis expédiés auprès des acheteurs grâce à des entrepôts dont il dispose, disséminés dans toute l’Europe. Là, des correspondants gèrent les stocks et informent David de l’évolution des tendances car, isolé en Allemagne, il ne sait si sa production est adaptée à la mode de chacune des cours qu’il fournit. Les motifs surtout évoluent plus vite que les formes et une première révolution stylistique, plus tardive en Allemagne (dans les années 1770) que dans le reste de l’Europe, joue des tours à l’ébéniste.

Être au goût du jour : de la difficulté d’être au loin

Au XVIIIe siècle, l’Allemagne est pauvre et protestante. Les Roentgen font d’ailleurs partie d’un mouvement protestant, les frères Moraves. Scandalisés par les richesses de l’Église, ces derniers prônent une vie austère qui, on le devine, s’accorde mal avec le succès financier et le commerce luxueux des Roentgen. Toutes sa vie, David lutte pour concilier sa foi et son succès économique et apaiser les tensions avec le reste de la communauté.

Faute de disposer d’une clientèle « de proximité », David cherche donc ses clients à l’étranger et déploie son commerce dans la plupart des cours importantes d’Europe. Une telle envergure n’a toutefois rien d’exceptionnel : à la même époque, l’ébéniste Oeben diffuse sur tout le continent un almanach présentant son travail.

Un petit aperçu des trajets à effectuer…

En 1774, David effectue son premier voyage d’affaires à Paris. Il y rencontre Charles de Lorraine, oncle de Marie-Antoinette et gouverneur des Pays-Bas, qui lui achète un fabuleux cabinet. En 1780, Roentgen devient mécanicien-ébéniste du roi et de la reine de France. Un an plus tôt, il était nommé fournisseur ordinaire de la cour de Prusse. En 1783 : premier voyage à la cour de Russie. Non seulement Catherine II s’acquitte de la somme demandée pour le meuble qui lui est présenté (15 000 roubles), mais elle offre encore à Roentgen 5 000 roubles supplémentaires ainsi qu’une tabatière en or. Deux ans plus tard, il est mécanicien-ébéniste de la cour de Russie.

Ses meubles sont fragiles et doivent donc voyager à travers l’Europe entière. Dans le temps que lui accordent ses acheteurs pour livrer sa production, David doit compter avec son transport. En conséquence, il ne se cesse de courir après le temps. Pour en gagner, il développe toute son inventivité. C’est d’abord la difficulté de l’ombrage au sable qu’il contourne. Puis, c’est le transport des meubles qu’il améliore et sécurise. Une lettre adressée à l’atelier fait état des difficultés que rencontre une table à passer le pas d’une porte ? Qu’à cela ne tienne, David conçoit des meubles démontables, comme cette table dont les pieds se fixent sous la ceinture une fois détachés. Une vis se bloque lorsque pieds et ceinture sont alignés, empêchant ces derniers d’être endommagés lors du transport.

Thèmes et variations

Le style de Roentgen, quoique majoritairement néo-classique, connaît plusieurs périodes. De 1755 à 1775, c’est le style « à la grecque » qui fleurit. Étroitement liée aux fouilles d’Herculanum et Pompéi, entreprises respectivement en 1718 et 1748, cette nouvelle esthétique doit aussi beaucoup aux publications qui font suite au Grand Tour, ce long voyage destiné à parfaire l’éducation des nobles. Winckelmann publie son récit en 1746, le comte de Caylus entre 1752 et 1757, Charles Nicolas Cochin en 1754.

Secrétaire à cylindre décoré de chinoiseries Crédit : Cesar Ojeda

En 1775, premier revirement stylistique : chinoiseries, pastorales, motifs floraux et scènes de théâtre envahissent ses meubles. On parle de style Louis XVI, bien qu’il doive peu au roi et tout à la jeune reine Marie-Antoinette. En effet, lors de son premier voyage en France, un an plus tôt, David a pu prendre la mesure de l’écart de style qu’il existait entre l’Allemagne et la France. Le meuble qu’il avait spécialement conçu pour Marie-Antoinette, s’il est tout à fait dans l’air du temps en Allemagne, est passé de mode en France. Plutôt que de s’humilier avec cet objet peu pertinent quoique luxueux, Roentgen le remporte à Neuwied où il met au point un nouvel meuble à présenter à la cour de France. Cette mésaventure montre bien à quelle point la mode peut évoluer rapidement et n’est pas uniforme en Europe, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Désormais, David prendra soin de toujours s’entourer d’intermédiaires pour rester informé des dernières tendances.

En 1780, second revirement et adieu le style rococo ! David délaisse quelque peu la marqueterie au profit de placages unis et contrastés. Les bronzes viennent souligner la structure de ces meubles. Les formes droites, les lignes rigides et les placages géométriques sont caractéristiques du style néo-classique.

David produit des meubles en petites séries et pourtant, pas deux ne sont identiques. En fonction du goût de ses clients et de leurs moyens financiers, il introduit dans chaque modèle de légères variations. Au lieu de l’ivoire, il utilise l’os, telle essence est remplacée par telle autre, un motif change de place. Certaines variations sont conçues sur mesure. Pour Catherine II, grande amatrice de chiens et dont les ambitions humanistes sont bien connues, David fait réaliser pour le premier meuble qu’il lui présente un décor représentant Apollon sur le Mont Parnasse, un sphinx – symbole de la sagesse féminine – et enfin, un portrait de Zémire, le chien préféré de l’impératrice. Les petites attentions font mouche : Catherine II devient la cliente la plus importante de l’atelier.

Meubles spécialisés et meubles bibelots

Entre les règnes de Louis XIV et de Louis XVI, c’est tout le mobilier moderne qui est inventé. Loin du faste du Roi Soleil, le style rococo se caractérise par sa dimension intime et maniériste. On cherche à concevoir des meubles confortables et pratiques, d’où une forme de spécialisation et une recherche du gain de place : on meuble des espaces privés, non d’apparat. Cette recherche donne naissance aux meubles à transformations, qui dévoilent leurs secrets quand on en active les mécanismes.

Le XVIIIe siècle se passionne pour les automates en général et rêve de créer un être artificiel, animé seulement par des rouages. Dans un tel contexte, on comprend le succès rencontré par la joueuse de tympanon de Kinzig. Cette vogue pour les meubles mécaniques donne naissance, dans les années 1760, à un nouveau courant : des meubles mécaniques mais sans utilité aucune, meubles prestidigitateurs, faits pour épater la galerie. C’est le cas par exemple des cabinets conçus pour Louis XVI et Charles de Lorraine, qui disait du sien : « Cet ouvrage est si curieux et composé qu’il n’y a rien dedans ».

Épilogue

À la Révolution, en dépit de son statut d’étranger, les biens de Roentgen sont confisqués. C’est la débâcle qui commence. En 1793, il ferme son atelier, que les armées révolutionnaires mettent à sac, et fuit pour la Prusse, soutenu par les frères Moraves.

C’en est fini de la production de Neuwied.

Au XVIIIe siècle, le mobilier devient un art décoratif. Le meuble n’est plus seulement utilitaire, il est parure, parfois même outil d’émerveillement. Jean Nouvel concluait l’exposition « 18e aux sources du design » sur ces mots :

« Les chefs-d’œuvre existent aussi bien dans l’architecture que dans la sculpture ou la peinture. Un chef-d’œuvre du mobilier du XVIIIe siècle témoigne des trois ».

J’espère que Roentgen vous aura convaincu que c’est bien exact.

Laisser un commentaire