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Pierre Bonnard : une introduction

Comme certains d’entre vous peut-être, j’ai découvert Pierre Bonnard grâce à l’exposition que lui a consacrée le musée d’Orsay en 2015. Sur le coup, comme tout le monde, j’ai été éblouie par les couleurs et le bonheur qu’irradiait son œuvre. Mais, allez savoir comment, la douleur, peut-être même l’amertume de son auteur, m’ont alors complètement échappé. Je n’en ai pris conscience que dans un second temps, en visionnant le documentaire d’Arte (encore et toujours !) dédié au peintre. Je suis tombée des nues et j’ai eu envie d’en savoir plus. Cette série d’articles est le résultat de mes recherches.
Sauf mention contraire, les citations sont de Bonnard.

Ce qui sera passé sous silence : repères biographiques

Bonnard naît en 1867 et, pour plaire à son père, fréquente tout d’abord la faculté de droit. Mais son cœur est ailleurs et, en parallèle, il suit les cours de peinture et de sculpture de l’Académie Julian. Ce n’est pas tant la pratique artistique qui l’attire que la vie de bohème. Comme il le note dans son journal :

Ce qui m’attirait ce n’était pas tellement l’art mais plutôt la vie d’artiste avec tout ce qu’elle comportait dans mon idée de fantaisie, de libre disposition de soi-même. Certes depuis longtemps j’étais attiré par la peinture et par le dessin mais sans que cela fût une passion irrésistible ; tandis que je voulais à tout prix échapper à la vie monotone.

On verra plus loin que ce n’est pas exactement la vie qui l’attendait.

Bonnard débute en tant que peintre en 1891, au Salon des Indépendants. Peintre, graveur, illustrateur et sculpteur, il a tout d’abord en tête un art social et populaire, proche des idée de William Morris. Ainsi, il est le premier nabi à s’intéresser à l’art de l’affiche. Bonnard réalise également des livres et des revues illustrés, notamment pour Jules Renard, Octave Mirbeau et Léopold Chauveau. Ses illustrations mettent fréquemment en scène des animaux, pour qui il éprouve une tendresse particulière. Ils apparaissent dans un tiers de ses 2 300 œuvres.

À cette époque, j’avais personnellement l’idée d’une production populaire et d’application usuelle : gravures, meubles, éventails, paravents…

Projet d’éventail

En 1896 déjà, c’est sa première exposition personnelle chez Durand-Ruel, le célèbre galeriste qui a découvert et défendu les impressionnistes. Ses premiers nus féminins datent de 1899. 6 ans plus tôt, Bonnard a rencontré Marthe, la future Madame Bonnard.

Bonnard et son chien, Black.

Depuis 1890, Pierre possède un appareil photo Kodak. Si certaines photographies peuvent constituer un répertoire de poses pour des compositions futures, cette technique est essentiellement dédiée au registre affectif. Ainsi, lors de ses voyages en Espagne ou à Venise, Bonnard n’immortalise ni les paysages, ni les monuments mais ses compagnons de route : Édouard Vuillard et les frères Bibesco.

C’est à dessein que je passe très rapidement sur ces éléments biographique, que je ne m’appesantis pas sur la pratique de Bonnard en tant qu’illustrateur et affichiste, pourtant féconde et novatrice. Ce n’est pas ce qui m’intéresse chez lui aujourd’hui. Ce que je tiens à montrer, c’est l’étonnante modernité de sa peinture, pas forcément visible au premier regard mais, selon moi, indéniable.

Bonnard et ses contemporains

Bonnard Pierre (1867-1947). Paris, musée d’Orsay.

Peintre complexe et mélancolique, Bonnard n’est pas facile à classer. Trop souvent, trop rapidement réduit au mouvement post-impressionniste, son œuvre est pourtant bien plus vaste, puise dans d’autres inspirations, fait appel à différents maîtres. Lui-même ne veut appartenir à aucune école, à une époque qui en est si friande.

Bonnard divise profondément la communauté artistique. Son travail trouve de fervents défenseurs auprès de Matisse, Paul Signac – qui, après avoir visité son exposition, lui écrit ne pas avoir ressenti une telle émotion depuis sa découverte de Monet, en 1880 – et Félix Valloton. Il rencontre des détracteurs au moins aussi passionnés et célèbre, Picasso en premier lieu. Apollinaire également, qui soutient les cubistes et dénigre l’envoi de ses œuvres au Salon d’Automne. On le traite de peintre « décadent », « attardé », « bourgeois ». Ses thèmes sont jugés réactionnaires. C’est Picasso qui assène le coup de grâce :

Ce n’est pas vraiment un peintre moderne.

Alors que la société s’apprête à accueillir le surréalisme et l’abstraction, Bonnard fait tache, semble appartenir au passé. Achronique plus qu’anachronique comme l’écrit si joliment Jean Clair, il ne s’intéresse pas aux préoccupations de son époque. Sa recherche d’un nouveau langage n’est pas comprise comme telle : elle apparaît comme une simple réinterprétation de l’impressionnisme, une redite.

À sa mort, c’est le SCANDALE : les Cahiers de l’Art, la plus importante revue d’art de l’époque, publie un éditorial : « Pierre Bonnard est-il un grand peintre ?« . La réponse est sans équivoque. Christian Zervos, ardent défenseur de Picasso et auteur de l’article, le clame : Bonnard n’est pas apprécié des amateurs d’art mais seulement des personnes qui cherchent l’agrément facile. Dans son esprit, le peintre n’est rien de plus qu’un décorateur. Cette opinion sur l’œuvre de Bonnard perdure des décennies.

Matisse, de rage, griffonne dans la marge de son exemplaire :

Oui ! Je certifie que Pierre Bonnard est un grand peintre, pour aujourd’hui
et sûrement pour l’avenir.

Le peintre se fend même d’une lettre à Christian Zervos, pour lui exprimer son incompréhension et la menace que représente cette opinion de Bonnard pour leur amitié.

Par la suite, Bonnard est peu à peu réhabilité – et continue de diviser les critiques. Chacun présente sa propre interprétation du peintre, bien plus mystérieux qu’un premier coup d’œil ne le laisse penser. Annette Vaillant le voit comme un peintre néo-rococo, Éric Fishl en a une vision bien plus sombre, peut-être à l’extrême, et dresse le portrait d’un homme désespéré et tourmenté. Si Patrick Heron s’intéresse aux compositions savamment structurées du peintre, Julian Bell se penche plutôt sur le rapport qu’entretient son œuvre avec les écrits de Bergson – dont on sait qu’il est lu des nabis. Enfin, la relation Marthe/Pierre suscite elle aussi l’intérêt. Gabriel Josipovici et, plus récemment, Françoise Cloarec étudient Bonnard à l’aune de sa relation avec son épouse, muse et geôlière.

Bonnard, c’est le premier de nous tous. Valloton

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