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Maurice Denis et Eugène Delacroix, de l’atelier au musée

Cet article est le compte-rendu de la visite donnée par la conservatrice en chef du musée Delacroix et commissaire de l’exposition, Dominique de Font-Réaulx. Avec ce thème, le musée souhaite lever le voile sur son origine mais aussi combler une lacune de l’histoire de l’art : comment est né le goût de Maurice Denis pour Eugène Delacroix, mort dix ans avant sa naissance ?

Une naissance « imprévue »

Delacroix ramena ce coffre du Maroc.

 

Contrairement à d’autres maisons d’artistes, la sauvegarde de l’atelier de Delacroix ne doit rien à l’initiative du peintre. Quand Eugène Delacroix décède, il ne laisse aucun héritier : ses frères et sœurs sont morts déjà, il ne s’est pas marié, n’a eu aucun enfant. Même son neveu est mort avant lui. Delacroix disperse ses biens par testament et une vente posthume de ses œuvres est organisée, à sa demande.

Si l’on peut visiter aujourd’hui son ancienne maison et atelier, on le doit entièrement à l’association des amis d’Eugène Delacroix. De nombreux peintres en étaient adhérents, comme Paul Signac et Ker Xavier-Roussel, mais c’est surtout l’action de Maurice Denis, son président, qui est décisive.

 

La persévérance de Maurice Denis

On a coutume de dire « Maurice Denis a sauvé la maison et l’atelier Delacroix de la destruction ». C’est bien peu dire en vérité puisqu’il se consacre quinze années durant à leur sauvegarde et à l’élaboration du musée. Ainsi, il mérite les titres de premier historiographe de Delacroix et premier conservateur de son musée. En élaborant ce dernier, Maurice Denis évite l’écueil du mémorial : comme l’habitation est vide et son contenu dispersé aux quatre vents, inutile de s’obstiner à en recréer le cadre de vie – comme on peut le voir au musée Gustave Moreau. Denis va plutôt se concentrer sur l’œuvre de Delacroix et parvient à susciter d’important prêts, bientôt changés en donations.

En 1932, les efforts de Maurice Denis portent leurs fruits : c’est l’exposition inaugurale de l’atelier de Delacroix – qui ne porte pas encore le nom de musée mais en a bien l’aspect.

Mais d’où vient cet intérêt pour le peintre romantique, pas même croyant (ce qui gène beaucoup Maurice Denis) ?

Bien évidemment, ce n’est pas un lien affectif qui en est à l’origine, les deux peintres n’étant pas contemporains. C’est l’admiration qui guide l’action, et même le dévouement, de Maurice Denis à la mémoire de Delacroix. Avant de le connaître, Denis s’est choisi d’autres maîtres : Ingres bien sûr mais aussi Gauguin et Odilon Redon. C’est à leur contact qu’il apprend finalement à connaître et apprécier son aîné. Dans ce processus, la publication du journal de Delacroix joue également un rôle majeur. Denis, théoricien des arts, se reconnaît beaucoup dans ces écrits, qui motivent de plus en plus son intérêt pour le peintre.

Un peintre star… et méconnu

La visite s’achève sur une note plus humoristique – en apparence seulement. Dominique de Font-Réaulx déplore que Delacroix reste si mal connu en France : enfermé dans une image mièvre par l’éclat de ses couleurs, qui fait abstraction de sa sauvagerie, pourtant bien présente dans l’œuvre. Les scènes de chasses, les représentations de félins – autrement redoutables que les chats repus et paresseux en tête d’article -, La Mort de Sardanapale même semblent oubliés.
Enfin, à cause de La Liberté guidant le peuple, beaucoup pensent de Delacroix qu’il est contemporain de la Révolution française – il s’agit en vérité de la révolution de 1830, qui donne un nouveau roi au peuple français ! Et quand on demande quel est son tableau le plus fameux, la majorité des sondés répond Le Radeau de la Méduse

Delacroix ? Perdu ! Il s’agit d’une copie réalisée par Henri Fantin-Latour en 1876.

J’ai vraiment été enchantée par cette visite. Le musée, rénové et augmenté d’une nouvelle salle, est tout en beauté. L’éclairage est parfait, l’accrochage malicieux parfois, comme lorsqu’un vrai chevalet répond à celui, peint, de l’Hommage à Cézanne par Maurice Denis.
En entrant dans l’atelier, ne manquez pas la petite salle juste à droite, un peu cachée par la cimaise. Et prenez un moment dans le jardin, bien à l’abri du tintamarre parisien.

Les informations pratiques.

Pour finir, ce beau portrait de George Sand – le premier réalisé par Delacroix – récemment acquis par le musée. Aurore Dupin (de son vrai nom) a quitté Musset la veille et a passé la nuit à pleurer… Elle s’est aussi coupé les cheveux, pas avec grand talent ! Delacroix ne l’épargne pas et prend la peine de représenter les mèches inégales. Le peintre anticipe également sur l’avenir du tableau, qui doit servir de modèle à une gravure, et use d’un doux camaïeu de bruns.

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