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La marqueterie de paille

Vous connaissez mon amour pour la marqueterie : c’est ce savoir-faire qui m’a conduite à m’intéresser de plus près aux métiers d’art. Aujourd’hui, focus sur une spécialité rare et méconnue de cette technique : la marqueterie de paille.

Un point technique

De la paille de toutes les couleurs

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Photo : Mathieu Espagnet

Pour réaliser des marqueteries de paille, on utilise aussi bien le blé ou l’avoine que le seigle. Actuellement, c’est cette dernière qui semble être préférée des artisans, pour ses qualités de brillance et de robustesse. Un céréalier Français, installé en Bourgogne, la cultive même spécifiquement pour les besoins de la petite dizaine de marqueteurs de paille en activité. L’artisan achète donc ses bottes de pailles – teintes ou non – dans le commerce. Du jaune le plus clair au roux le plus foncé en passant par le rouge et le vert, les marqueteurs de paille disposent d’une vaste palette de couleurs. Si les teintes à disposition ne conviennent pas, il n’est pas très compliqué de teindre la paille soi-même. Pour cela, on utilise les mêmes produits que dans le domaine textile et on laisse tremper les fétus de paille quelques heures – en fonction de l’intensité de la couleur recherchée – dans un bain d’eau frémissante. Les fétus de paille sont ensuite classés en fonction de leur taille.

Un procédé lent et minutieux

Aucune machine n’intervient dans la réalisation d’une marqueterie de paille. Tout se fait à la main, à l’aide de quelques outils et d’une bonne dose de patience.

Tout d’abord, l’artisan ouvre le fétu de paille dans le sens de la longueur à l’aide d’un scalpel et on l’aplatit. Pour cela, il peut utiliser, au choix, un marteau à plaquer ou un fer chaud. Une fois lissée, la paille devient souple et on peut la travailler. 

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Le plan de travail de Manon, à l’Atelier Paelis.

Pour la suite, les techniques diffèrent. Quand le motif est simple, on peut coller la paille directement sur le support prévu pour la recevoir – c’est le cas par exemple pour les motifs géométriques. On parle alors de frisage. Quand le dessin devient plus complexe, le marqueteur colle au préalable ses fétus de paille sur une feuille de papier, de façon  à former des planches de paille. Ces planches pourront être redécoupées et assemblées à loisir, de façon à créer une vaste quantité de motifs.

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Marqueterie de paille sur tissu, par Valérie Colas des Francs.

On colle ensuite la paille sur son côté mat. Bois, plastique, papier, métal et même cuir : toutes les matières sont susceptibles d’accueillir une marqueterie de paille. Le marqueteur utilise une colle plastique diluée. Cette colle ne sèche pas rapidement et lui permet d’ajuster son fétu de paille jusqu’au dernier moment.

Les fétus de paille sont collés un à un. Certains motifs, extrêmement précis, nécessitent de les redécouper à plusieurs reprises. Au point que certains morceaux peuvent ne plus mesurer qu’un quart de la largeur du fétu de paille originel. Vitesse de croisière pour ces cas les plus extrêmes : 2 cm²/jour.

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Bustier en marqueterie de paille, par Valérie Colas des Francs.

La paille posée, il est temps pour le marqueteur de nettoyer son œuvre. En d’autres termes, d’enlever le surplus de colle à l’aide d’un coton humide et d’une peau de chamois. C’est d’autant plus facile que la colle n’adhère pas du côté brillant de la paille.

Déjà fini ? Et oui ! La paille est naturellement protégée par un vernis siliceux qui l’imperméabilise, lui confère une certaine brillance et la protège même des parasites. Ainsi : pas besoin d’une nouvelle couche de vernis.

Petite histoire de la marqueterie de paille

Une technique venue d’Orient

Pas facile de retracer l’histoire de la marqueterie de paille : il existe peu d’archives sur le sujet, de nombreuses œuvres sont anonymes et de plus nombreuses encore ont été perdues, du fait de leur fragilité.

La marqueterie de paille est vraisemblablement rapportée d’Orient à l’occasion des grandes découvertes. Elle fleurit tout d’abord en Italie, avant de se répandre en France, en Angleterre et en Russie. Si les plus anciennes pièces datent du XVIème siècle, on considère que la marqueterie de paille se développe véritablement un siècle plus tard. Elle atteint enfin son apogée au XVIIIème siècle. Technique lente et difficilement rentable – on va le voir -, elle constitue alors un loisir apprécié des différentes classes sociales.

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Étui à deux flacons de senteur, France, XIXème siècle. Lyon, musée des arts décoratifs.

Certains tout de même exercent cette activité en professionnels et cherchent à en tirer profit. Ainsi, toujours au XVIIIème siècle, on trouve dans la presse les publicités de Messieurs Chervain et Delasson, tous deux artisans. Ils vantent la qualité de leurs petits objets et bibelots décorés de marqueterie de paille. Fait intéressant : toutes leurs réclames paraissent autour du mois de décembre… Ces petits objets faisaient des cadeaux très appréciés pour les étrennes de fin d’année.

La marqueterie de paille suit la même évolution stylistique que les autres types d’ornements. Ainsi, Monsieur Chervain vante ses boîtes et tabatières décorées de fleurs et « d’ornements qu’emploient les chinois ». On reconnaît là le style Louis XVI, tout en pastorales, guirlandes de fleurs et chinoiseries.

Un savoir-faire adopté par deux populations très différentes

À partir du Second Empire, vers 1852, les principaux centres de production de marqueterie de paille cessent peu à peu leurs activités.

La marqueterie de paille, plus que des connaissances techniques, réclame un grande dextérité et surtout de la patience. Son caractère chronophage compromet gravement sa rentabilité, ce qui explique qu’elle se soit particulièrement développée auprès de deux populations, ô combien opposées : les religieuses et les bagnards. On peut s’étonner de la popularité de cette technique auprès des bagnards et des prisonniers de guerre. Mais souvenez-vous : à l’époque, une grande partie de la population vit de l’artisanat. Bagnards, prisonniers… Tous sont d’anciens artisans, ébénistes, menuisiers ou autres.

Cela tombe sous le sens : les religieuses affectionnent les motifs religieux. Leur vie de recluses leur permet de s’atteler aux formats les plus monumentaux : tapisseries, panneaux muraux… Mais à quoi reconnaît-on l’œuvre d’un bagnard ? À quelques thèmes d’abord, qui leur sont propres : les ports et les bateaux. Ou, plus simplement, au papier, souvent utilisé comme support pour la marqueterie de paille. Les bagnards utilisent les seules feuilles à leur disposition : celles des registres de matricules, qui rendent compte du nombre d’évasions, de suicides ou d’hommes disparus.

C’est pour améliorer un peu leurs conditions de vie exécrables que les détenus s’attaquent à ces travaux longs et fastidieux. Inutile de rappeler que, même soumis aux travaux forcés, ces prisonniers ne sont pas rémunérés. Ils doivent donc se procurer autrement la monnaie qui leur permettra d’améliorer un peu le quotidien. Chaque prison développe ainsi son propre marché, où viennent s’approvisionner paysans, marchands et bourgeois.

Pour les mêmes raisons, les soldats français et hollandais emprisonnés à partir de 1793 s’adonnent à cette technique. C’est pour cette activité que la prison de Norman Cross – bâtie spécialement pour accueillir ces prisonniers de guerre – est devenue particulièrement célèbre.

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Le musée des arts décoratifs de Lyon possède une magnifique collection de petites boîtes et objets décorés de marqueterie de paille… Qu’il est interdit de photographier. #thuglife

La marqueterie de paille, enfin reconnue

Après un bref regain d’intérêt dans les années 1920 avec le style Art Déco – en grande partie dû aux décorateurs Jean-Michel Frank et André Groult -, la marqueterie de paille tombe à nouveau dans l’oubli. C’est la petit-fille d’André Groult – Lison de Caunes – qui est à l’origine d’un véritable regain d’intérêt pour la marqueterie de paille.

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Ce petit meuble au bleu incroyable est estampillé Atelier Paelis.

Dans les années 2000, Lison de Caunes est la seule à pratiquer cette technique en tant qu’artisan d’art. Encore aujourd’hui, elle seule, parmi les différents artisans spécialisés, peut s’enorgueillir du titre de « Maître d’art ». Lison de Caunes a fait de la marqueterie de paille un artisanat de luxe et lui a, enfin, conféré toutes ses lettres de noblesse.

Si la marqueterie de paille a longtemps souffert de son passé et de son assimilation aux bagnards, elle n’est plus désormais considérée comme un loisir à la portée de tous. Les professionnels du secteur ont bien assimilé les difficultés propres à ce savoir-faire et la marqueterie de paille est à nouveau enseignée dans les filières d’arts appliqués. Actuellement, une petite dizaine d’artisans se dédie presque exclusivement à cet art et près d’une centaine l’utilise régulièrement en marge de ses activité (ébénisterie, marqueterie de bois…).

Enfin, pour le plaisir des yeux, je vous invite à découvrir les créations de l’atelier Paelis, Arthur Seigneur, Mathieu Espagnet et Valérie Colas des Francs.

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