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L’immeuble de rapport de Robert Mallet-Stevens

De Mallet-Stevens, vous connaissez sans doute la villa Cavrois, à Croix ou la villa Noailles, à Hyères. Pas besoin d’aller si loin pour admirer ses réalisations : à Paris, on lui doit toute une rue qui porte son nom (dans le 16e arrondissement), une caserne de pompiers (sise au 8, rue Mesnil), la maison-atelier du maître-verrier Louis Barillet (au 15, square Vergennes, l’actuel musée Mendjisky) mais aussi le seul et unique immeuble de rapport qu’il ait jamais construit. Découvert à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, c’est au 7, rue Mechain, dans le 14e arrondissement que je vous emmène aujourd’hui.

Un projet unique

C’est à la demande de Jean Deschamps, propriétaire de la parcelle et de l’immeuble sur rue, que Mallet-Stevens se lance dans l’aventure, pour lui inédite : la réalisation d’un immeuble de rapport, c’est-à-dire locatif, constitué de douze appartements et de deux duplex-ateliers d’artiste, dont l’un sera occupé par Tamara de Lempicka. L’immeuble est construit en 1928-1929, au fond de la parcelle. Pour signaler sa présence depuis la rue, l’architecte remanie légèrement l’immeuble de façade préexistant. Il en remodèle l’entrée, la cage d’escalier et les parties communes. L’immeuble est ainsi doté d’une nouvelle porte, réalisée par Jean Prouvé et flanquée de deux occulus, œuvres de Louis Barillet. Le hall, plaqué d’acajou, est éclairé par trois vitraux installés dans la cage d’escalier, également signés Barillet. Autant d’indices qui suggèrent la patte de Mallet-Stevens et contribuent à mettre en scène la découverte de son immeuble.

Ce hall traversé, on pénètre dans un jardinet fleuri au fond duquel s’élève le second immeuble. Il se compose de deux ailes, de hauteurs et de largeurs différentes. Depuis 1922 déjà, sous l’influence du mouvement plastique De Stijl, Mallet-Stevens a abandonné la symétrie au profit d’un dynamisme formel. Si l’aile gauche, haute de six étages, en impose, l’aile droite, avec ses neufs étages, culmine. Toutes deux sont reliées par une tour centrale abritant l’entrée et l’escalier, ouverte sur toute sa hauteur par un vitrail Barillet. Pour atténuer l’aspect massif – voire écrasant – de sa construction, l’architecte opte pour une distribution des ailes en forme de L. Il tronque également la surface de chaque dernier étage, qui le fait ainsi apparaître en retrait et confère un peu de légèreté à l’ensemble.

Une œuvre d’art total

Mallet-Stevens n’a pas laissé d’ouvrage théorique, ses archives ne lui ont pas survécu. Seules ses réalisations transmettent ses conceptions de l’architecture et la vision qu’il en a : fonctionnelle et moderne, hostile à tout ornement superflu. En cela, il s’inscrit dans l’héritage de la Sécession viennoise et des Wiener Werkstätte, conduits par Josef Hoffmann. Coïncidence : c’est à ce dernier que l’on doit le palais Stoclet, réalisé à Bruxelles entre 1905 et 1911 pour… l’oncle de Mallet-Stevens. Ce monument, expression de toute la pensée d’Hoffmann, est aussi l’incarnation des thèmes pour lesquels s’engage « Rob » : utilisation rationnelle de l’ornement, synthèse des arts en vue d’aboutir à une œuvre d’art totale… La filiation entre les deux architectes est indéniable.

Le palais Stoclet à Bruxelles. Copyright : Belgian Chocolate

La caractéristique principale de Robert Mallet-Stevens, rare dans le paysage français, est qu’il cherche à concilier architecture et arts appliqués. Pour faire de ses constructions des œuvres d’art totale, il s’entoure de collaborateurs, dont les plus fameux sont Louis Barillet, maître-verrier, Jean Prouvé, ferronnier et André Salomon, ingénieur-éclairagiste. Au premier abord, les luminaires ne sont certainement par l’élément le plus remarquable de l’immeuble. Les passer sous silence cependant serait méconnaître l’importance que prend l’éclairage au cours des années 1920-1930, et pour Mallet-Stevens en particulier. La nouvelle religion du XXe siècle, en témoigne la toile de Raoul Dufy peinte en 1937, c’est l’électricité. L’époque voit notamment apparaître un nouveau métier : celui d’ingénieur-éclairagiste.

Parce que les progrès techniques lui offrent une puissance accrue et permettent un plus grand choix de couleurs, la lumière est perçue comme un nouveau matériau de construction. André Salomon croise la route de Mallet-Stevens alors que ce dernier travaille à l’aménagement de magasins ; réaliser des vitrines le sensibilise aux différentes façons de traiter la lumière. Tous deux collaborent et mettent au point de nouveaux systèmes d’éclairage indirect – innovations plus particulièrement observables à la villa Cavrois.

L’éclairage artificiel fait partie de l’architecture, les luminaires font « corps »  avec l’architecture dont ils adoptent la simplicité formelle, l’absence totale d’ornement. Ils s’adaptent, se mettent à l’unisson de l’architecture. Ils évoluent dans le même sens que l’architecture mais toujours à sa suite.

(Robert Mallet-Stevens)

Pour entériner cette union de l’architecture et des arts appliqués, Mallet-Stevens fonde en 1929 l’Union des Artistes Modernes. Cette réunion d’artistes décorateurs et d’architectes prône l’utilisation rationnelle de l’ornement – conformément aux préconisations d’Adolf Loos dans son ouvrage Ornement et Crime – et veut se concentrer sur la fonctionnalité du bâtiment et l’utilisation de techniques et matériaux innovants. Tout comme la Sécession viennoise, cette association poursuit un objectif social : celui de démocratiser les arts décoratifs, de les mettre à la portée de tous. Dans la maison-atelier de Louis Barillet par exemple, architecture, art du vitrail et mosaïque semblent fusionner. 

Une ambition sociale

Cet immeuble de rapport est donc l’occasion de réaliser les ambitions sociales de l’AUM : offrir  aux locataires d’un immeuble locatif un confort et une qualité d’exécution identiques à ceux des commanditaires de villas et hôtels particuliers. De fait, si on compare le 7, rue Mechain à la rue Mallet-Stevens dans le 16e arrondissement, inaugurée en 1927 – soit un an plus tôt que l’immeuble de rapport -, on constate qu’ils disposent des mêmes aménagements. Mallet-Stevens recherche l’air et l’espace ; pour cela, il imagine des verrières et des terrasses en gradins, utilise le béton armé pour s’émanciper de tout pilier. Mais ce béton est remplis de briques creuses pour assurer une meilleure étanchéité.

Je compare volontiers ce mode de construction à celui d’une ombrelle, dont le cadre est en fibres métalliques, qui maintiennent la soie.

(Robert Mallet-Stevens)

Les habitants de l’un et l’autre arrondissement disposent du chauffage central, de l’incération des déchets, de l’alimentation en eau chaude. Les salles de bain sont équipées de baignoires et couvertes de carreaux de faïence. Au 7, rue Mechain, les portes sont en acajou et la rampe d’escalier décorées d’émaux de Briare, une prestigieuse manufacture fondée au XIXe. Ni le confort moderne, ni la beauté du bâtiment ne sont sacrifiés à l’origine plus modeste de ses occupants. L’ambition sociale et décorative de l’AUM est bien respectée.

Un style caractéristique

Cette promenade dans Paris à la découverte de l’architecture de Mallet-Stevens aura permis de mettre en lumière certains traits caractéristiques de son style : fenêtres d’angle et à coulisse, baies horizontales, toits transformés en terrasse ou en jardins, jeux de volumes et toujours cette utilisation rationnelle et parcimonieuse de l’ornement. Très souvent, la cage d’escalier est exhibée et constitue un élément central et structurant du bâtiment.

On doit à Mallet-Stevens, tout à la fois architecte, enseignant et décorateur – outre des boutiques, il a conçu des meubles, aménagements intérieurs et décors de cinéma -, une véritable rénovation des arts et de l’architecture en France. Dans les années 1920-1930, sa notoriété est aussi grande que celle de Le Corbusier. Typique de cette période et de l’architecture Art Déco, le 7, rue Mechain est classé au titre des monuments historiques en 1984.

Aujourd’hui, l’immeuble se découvre pendant les mois de juillet et septembre.

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