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Pierre Bonnard : une technique inédite

Comme certains d’entre vous peut-être, j’ai découvert Pierre Bonnard grâce à l’exposition que lui a consacrée le musée d’Orsay en 2015. Sur le coup, comme tout le monde, j’ai été éblouie par les couleurs et le bonheur qu’irradiait son œuvre. Mais, allez savoir comment, la douleur, peut-être même l’amertume de son auteur, m’ont alors complètement échappé. Je n’en ai pris conscience que dans un second temps, en visionnant le documentaire d’Arte (encore et toujours !) dédié au peintre. Je suis tombée des nues et j’ai eu envie d’en savoir plus. Cette série d’articles est le résultat de mes recherches.
Sauf mention contraire, les citations sont de Bonnard.

Une peinture de la délectation

Bonnard est très souvent appelé « le peintre du bonheur » et un seul coup d’œil à ses tableaux suffit à comprendre pourquoi. Le peintre – d’abord en Normandie puis dans le Sud de la France – est à la recherche d’un paradis terrestre.

En 1912, il acquiert la maison normande qu’il loue depuis deux ans : Ma Roulotte. Voisin de Monet, il lui rend de fréquentes visites. Il y demeure jusqu’en 1938 mais depuis 1926, Bonnard a découvert le Sud de la France et des lumières, des couleurs telles qu’il n’en a jamais vues. Il y achète une nouvelle maison, au Cannet : ce sera Le Bosquet. C’est sur la Côte d’Azur qu’il parvient véritablement à élaborer un nouveau langage pictural, une interprétation lyrique de la nature, détachée de tout naturalisme. Dans le Midi, sa palette s’intensifie, la taille de ses tableaux augmente. Sa toile est saturée de lumière et de couleurs. Les maîtres-mots de son style seront désormais volupté, intensité et hédonisme.

L’Enfant à la Brouette, étude.

Progressivement, l’œuvre de Bonnard se fait plus radicale. Dans son refus du naturalisme, elle approche l’abstraction. Les contours et les références au réel s’effacent, évincés par l’effervescence de la couleur. Sur la toile de Bonnard, le Midi apparaît transfiguré, se transforme en Arcadie moderne. Dans l’idéal classique, l’Arcadie est une région montagneuse et paradisiaque, où règne le bonheur, la sérénité et la simplicité. La fusion avec la Côte d’Azur s’effectue tout naturellement.

Cette quête d’un langage pictural nouveau, qui trouve son aboutissement dans le décor réalisé en 1917 pour Marguerite et Aimé Maeght, L’Été, s’appuie sur une technique de travail inédite : la fusion de la réalité et de l’imagination.

Le rêve et la vie : une technique créatrice inédite

Bonnard ne peint jamais sur le motif, face au sujet mais toujours a posteriori : d’après ses souvenirs. S’ensuit une recréation poétique du réel, faite de sublimation et de transfiguration, qui participe au rendu d’une atmosphère arcadienne.

Ce qui est particulier dans cet art libre et primesautier, c’est qu’il s’évade, comme en se jouant, d’une réalité dont il ne peut se passer. Il en élimine tout ce qui est prose, il n’en garde que l’apparence et l’émotion, traduites en un langage proprement et exclusivement pictural, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Maurice Denis

Chez Bonnard, le dessin est toujours antérieur à la couleur. Il note scrupuleusement ses émotions, impressions et, comme Jacques-Henri Lartigue, la météo. Agendas, carnets de notes sont pour nous une source de renseignements formidable et, pour lui, une façon de se replonger dans ses premières sensations et de puiser la matière de sa prochaine toile. Ils sont couverts de petits croquis pris sur le vif et de notes sur le rendu atmosphérique des couleurs. Dans un de ses carnets, Bonnard fait cette observation, à contre-courant de la théorie communément admise :

Le dessin, c’est la sensation. La couleur, c’est le raisonnement.

 

Cette technique de travail permet à Bonnard de transfigurer le réel. À la fois il embellit et anoblit le banal : soudain, ce sont des scènes mythologiques qui semblent se dérouler dans les calanques et le Sud de la France. Bonnard assume cette subjectivité radicale qui remet le peintre et son individualité au cœur de la toile. Il tient à ce que l’on « sente que le peintre était là ». C’est dans cette subjectivité qu’il se différencie radicalement d’avec les impressionnistes. Si Bonnard adopte leur langage pictural – ce qui peut prêter à confusion quand on essaie de le rattacher à un mouvement -, l’objectif qu’il poursuit est résolument opposé à celui de ses prédécesseurs.  En cela, Bonnard se rattache plutôt aux conceptions de Mallarmée, qui prône un art – pictural comme poétique – de la suggestion. Il enjoint ainsi la poésie à « peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit« .

Il ne s’agit pas de peindre la vie, il s’agit de rendre vivante la peinture.

2 Comments

  • Blanche

    30 janvier 2018 at 18 h 40 min

    Chère Mademoiselle (Madame ?),

    Merci pour votre très fine exploration de ce peintre … unique !
    Chez lui, pas de « truc », même s’il y a une grande science de la composition et de la couleur, la chose « vue » par une âme personnelle et qui se renouvelle.

    Bonne soirée

    Catherine Malvezin

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