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Pierre Bonnard tel qu’on le connaît

Comme certains d’entre vous peut-être, j’ai découvert Pierre Bonnard grâce à l’exposition que lui a consacrée le musée d’Orsay en 2015. Sur le coup, comme tout le monde, j’ai été éblouie par les couleurs et le bonheur qu’irradiait son œuvre. Mais, allez savoir comment, la douleur, peut-être même l’amertume de son auteur, m’ont alors complètement échappé. Je n’en ai pris conscience que dans un second temps, en visionnant le documentaire d’Arte (encore et toujours !) dédié au peintre. Je suis tombée des nues et j’ai eu envie d’en savoir plus. Cette série d’articles est le résultat de mes recherches.
Sauf mention contraire, les citations sont de Bonnard.

Un nabi

Le groupe des nabis – « prophètes » en hébreu – est constitué de Maurice Denis, Gabriel Ibels, Édouard Vuillard, Paul Sérusier et Paul Ranson. En vérité, Bonnard s’éloigne très rapidement de ce groupe, qu’il a pourtant participé à former : il y reste à peine dix ans. Au cours de cette décennie, le peintre est très proche de Vuillard. Leurs thèmes et leurs traitements sont à ce point similaires qu’il est parfois difficile – pour le profane – de les différencier.

Alors, serez-vous capable d’attribuer correctement chacune des œuvres ci-dessous ? On ne triche pas !

 

Le groupe, sous la houlette de Paul Gauguin, cherche à exprimer picturalement une vérité au-delà du monde visible. Concrètement, cela passe par une sublimation du quotidien et une théâtralisation des scènes d’intérieur. Plus qu’une situation remarquable ou une anecdote, les peintres nabis cherchent à évoquer un sentiment mystique, à créer un espace intemporel.

Ce que j’aime en peinture, c’est quand ça a l’air éternel… mais sans le dire : une éternité de tous les jours saisie au coin de la prochaine rue. Renoir

L’œuvre d’art : un arrêt du temps.

L’ensemble du groupe est très influencé par l’esthétique japonaise, découverte à l’occasion d’une exposition d’estampes aux Beaux-Arts, en 1890. Du Japon, les nabis retiennent l’exaltation de la couleur, apposée en aplats, ainsi que la simplification et le cloisonnement des formes. Si Bonnard est particulièrement sensible à cette influence et écope du surnom de « nabi très japonard » – une trouvaille de Félix Fénéon -, il n’est pourtant pas le plus sensible à l’esthétique japonisante. À Paul Ranson échoie le surnom de « nabi plus japonard que le nabi japonard ».

Bonnard abandonne tout effet de modelage des corps ainsi que l’usage de la perspective. Ses toiles s’inspirent fréquemment des kakemonos, ces peintures toutes en hauteur, sur soie ou papier, suspendues et encadrées. Un des exemple les plus flagrants date de 1890-1891. Il s’agit des Femmes au jardin : un paravent à l’origine, que Bonnard redécoupe et divise en trois tableaux, l’estimant trop beau pour une pièce d’art décoratif.

Si Bonnard s’éloigne si rapidement du groupe nabi, c’est qu’il défend un art avant tout profane. Pour autant, ses thèmes de prédilection resteront toujours ceux de son quotidien. Ainsi, il ne ramène quasiment aucune toile de ses voyages à l’étranger. Hormis quelques gouaches réalisées en 1913 à Hambourg, on ne lui connaît qu’une peinture inspirée de ses voyages : La Piazza del Popolo – et encore, la toile semble cryptée, exorcise un dilemme intérieur. En se séparant des nabis, Bonnard confère à ses compositions une nouvelle ampleur. Les paysages se transforment en panoramas, les scènes d’intérieur se font moins confinées. L’espace observé devient moins cloisonné mais la proximité du sujet reste, jusqu’à la fin, inchangé.

Un peintre décoratif

Un digne représentant de la dynastie Ubu.

L’aspect décoratif des peintures de Bonnard découle de son japonisme. Ce réseau de volutes et d’arabesques, ces taches de couleurs qui couvrent la toile en font un peintre très apprécié des bourgeois qui cherchent à décorer leur intérieur – ce qui lui vaut les foudres de Picasso. Cet aspect décoratif est pleinement assumé et voulu : « la peinture doit être surtout décorative » déclare-t-il lors d’une interview. On peut rapprocher cette volonté de son ambition de toucher à différents arts décoratifs en parallèle à son activité de peintre. Mais Bonnard n’en est pas pour autant mièvre ou insipide, loin de là. Proche d’Alfred Jarry – Bonnard possédera tout au long de sa vie une dynastie de bassets, tous prénommés Ubu et si ses thèmes appartiennent au quotidien, le peintre n’est pas tendre avec ceux qu’il observe. Son regard est plein d’humour et sa retranscription picturale flirte parfois avec  l’absurde.

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