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Aurélie Jouanen, ébéniste

Souvent, on oppose les métiers d’art au design. Pourtant, ils ne s’excluent pas l’un l’autre, bien au contraire ! La preuve par l’exemple : rencontre avec Aurélie Jouanen, jeune ébéniste diplômée de l’école Boulle, qui concilie design et métier d’art pour rendre l’usage de ses meubles plus évident et agréable.

Son parcours

Ébéniste, envers et contre tous

Depuis son enfance, Aurélie Jouanen connaît les métiers du bois : des amis de ses parents travaillent dans cette filière, qui l’attire elle aussi. Elle effectue son stage de troisième auprès d’un tourneur sur bois et réalise les pièces d’un échiquier. Le travail lui plaît, son tuteur la complimente, Aurélie lui fait part de son envie de poursuivre dans cette voie. “Mais tu as 17 de moyenne, tu pourrais faire quelque chose de beaucoup mieux !” Cette réaction n’est pas rare face à ces vœux d’orientation, même de la part des artisans, signe que la dévalorisation dont ont fait l’objet ces métiers est encore bien intégrée. La bonne élève s’oriente vers une filière littéraire. Heureusement, Aurélie peut compter sur le soutien de son grand-père. Il lui fait connaître l’école Boulle, que la jeune fille intègre en remise à niveau avant de poursuivre avec un DMA ébénisterie.

Une digne héritière de la pensée d’Adolf Loos

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Copyright : François Boissonet


Diplômée en 2016, elle enchaîne avec une formation en ciselure. Ce qui intéresse Aurélie dans cette technique, ce sont les possibilités décoratives qu’offre ce traitement de surface. Désormais, pour parer un meuble, elle n’a plus à se cantonner au frisage.

Pour autant, la jeune ébéniste ne compte pas couvrir ses créations de fioritures ! Comme Adolf Loos, l’auteur du célébrissime – et trop souvent mal compris – Ornement et Crime –, Aurélie prône un décor intelligent. Il ne s’agit pas d’une absence de décoration mais d’un embellissement pensé en fonction de l’usage du meuble.

 

 

Et maintenant ?

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Copyright : Aurélie Jouanen

Cette année, Aurélie intègre une école de design, pour maîtriser encore mieux les différentes logiques de conception. Connaître les différents codes et habitudes des usagers lui permettra d’atteindre une plus grande lisibilité de la fonction de ses meubles et, ainsi, d’en faciliter l’usage, jusqu’à le rendre intuitif. Son objectif : créer des objets en petites séries, faits pour durer et que l’on prend plaisir à utiliser.

Une motivation : la fonctionnalité

On l’aura compris : ce qui passionne Aurélie Jouanen, c’est de concevoir des objets qui ont une utilité. Les meubles de présentation – dont la principale mission est la mise en valeur d’un autre objet – ne sont pas d’un grand intérêt à ses yeux.
En cela, son projet de première année de DMA ne la comble pas… Qu’à cela ne tienne, l’apprentie ébéniste se rattrape en DMA 2. Cette année, elle réalise Co-U : un bureau, son meuble fétiche.

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Copyright : Aurélie Jouanen

Si, dans cet article, je me concentre sur deux réalisations, gardez à l’esprit que la production des étudiants en DMA va bien au-delà ! Tous leurs cours ne se déroulent pas à l’atelier : les élèves bénéficient par exemple d’un formation en arts plastiques et appliqués, dont les créations ne sont pas exposées. Certaines classes ne donnent pas lieu à des réalisations spécifiques – mais leurs enseignements se retrouvent partout, comme ceux de la conception.

Concilier avec le client : l’exemple de la table de dégustation Bichot

En première année de DMA, les élèves participent à de nombreux partenariats. Aurélie et son binôme héritent d’un projet, inabouti l’année précédente. Pas de chance pour la jeune femme : il s’agit d’une console de dégustation destinée aux grands crus de la maison Albert Bichot, un vignoble bourguignon. Plus un meuble d’apparat que pratique, donc.

 

Ce n’est pas le plus gênant. L’aspect du meuble est déjà déterminé et convenu avec la maison Bichot. Cette dernière tient particulièrement au double plateau marqueté de la console, qui reprend la topographie du vignoble. Cependant, le piétement du meuble dévoile des faiblesses, manque de stabilité. Pour y pallier, Aurélie et son collègue font le choix d’une structure triangulaire.

De tous les projets sur lesquels elle a travaillé, celui-là n’est pas le préféré d’Aurélie Jouanen. Il n’est pas dénué d’enseignements cependant : la table Bichot a été l’occasion de corriger un projet pré-existant et, surtout, d’apprendre à négocier avec le client. Rendre compréhensibles les contraintes et limites techniques de son métier n’est pas toujours facile !

Co-U, bureau pudique

Pour sa dernière année de DMA, Aurélie Jouanen se fait plaisir ! Elle conçoit un bureau : pour elle, le cœur même du métier d’ébéniste. Son point de départ : la difficulté de concilier, dans un espace de travail, les sphères publiques et privées. Pour y remédier, elle imagine un meuble à la fois accueillant et réservé, qui peut abriter les affaires du propriétaire mais aussi s’allonger pour recevoir un collègue. Le bureau intègre en effet deux tablettes qui, déployées, permettent à trois personnes de cohabiter sur le plan de travail. Co-U, tout en préservant la vie privée, envisage donc aussi la collaboration.

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Copyright : François Boissonet

 

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Copyright : Aurélie Jouanen

Qui n’a jamais fait tomber un crayon de son bureau ? Qui n’a jamais connu la gêne de le récupérer au sol, les fesses en l’air à la façon des canards, contorsionné, agrippé à son siège ? Aurélie pare à cette éventualité avec cette étrange matière : le rough. Cette matière rugueuse, accrochante, prévient la chute des objets.
Voilà ce que j’ai tant aimé chez Aurélie Jouanen : l’attention portée tant à notre pudeur qu’à notre dignité. En anticipant les usages et les incidents domestiques qui peuvent survenir autour du meuble, elle assume parfaitement le rôle du designer. Elle révèle enfin une conscience aiguë de notre époque. L’ébéniste prend en compte l’importance du paraître, le travail en groupe, la volonté de personnaliser son espace de travail – sans pour autant offrir sa vie privée à la vue de tous. Pour satisfaire ces aspirations, elle réalise un meuble efficace, dans lequel le choix des matériaux répond tant à des critères esthétiques qu’utilitaires.
Inutile de préciser que j’ai hâte de voir quelles solutions Aurélie Jouanen va inventer pour les usages de demain. Avec elle, les métiers d’art sont décidément toujours d’actualité !

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